|
|
Éditorial
DECENTRALISATION :
TRAHISON AVEC PREMEDITATION
Ce qui est pathétique dans le triste
spectacle politique que ce régime inflige à ses
concitoyens, c’est que les gesticulations des figurants
qu’il envoie en première ligne en leur imposant les plus
douloureuses contorsions, cherchent à vainement masquer
une usurpation fondamentale. Le droit de dire tout et son
contraire, n’importe quoi tout en faisant son contraire,
presque simultanément, n’est possible que pour le
privilégié qui n’a aucun compte à rendre, et d’abord à sa
propre personne. Posture carpe diem heureusement en
voie de disparition partout ailleurs dans le monde, mais
qui a malheureusement cours ici, comme l’illustre de façon
caricaturale la dernière intervention du Premier ministre
à l’Assemblée Nationale lors d’une séance impromptue sur
les difficultés à instaurer la décentralisation en
République de Djibouti.
Par une volte-face qui n’étonnera que
les plus candides, celui qui n’a pas absolument aucun
compte à rendre à un pouvoir législatif, devant lequel il
n’est constitutionnellement pas responsable, a annoncé que
son gouvernement, subitement plein de sagesse, et de
respect pour ses concitoyens comme pour les partis
politiques d’opposition, estimait trop lourd pour ses
maigres épaules le fardeau de la décentralisation. Nous
apprenant incidemment l’énorme priorité que son chef de
gouvernement y accorderait, croyant savoir que les partis
politiques de l’opposition y auraient montré leur
attachement et étant donné l’importance que le peuple
djiboutien attacherait à sa concrétisation, il s’engage à
prochainement provoquer un vaste débat national sur la
question. A la bonne heure ! Tirer d’abord, discuter
ensuite : telle semble la philosophie sauvagement western
en vigueur, qui nous oblige à rappeler quelques
malversations, commises par l’autre partie signataire,
contre une décentralisation qui devait être l’un des
acquis majeurs de l’Accord de Paix du 12 mai 2001. Après
en avoir complètement, illégalement et unilatéralement
dénaturé la portée, vouloir aujourd’hui nous associer à un
prétendu constat d’échec ou d’impossibilité de cette
avancée démocratique est donc la dernière trouvaille de
ces dirigeants dont le sérieux n’est manifestement pas la
qualité première. Il nous est difficile d’oublier que
l’Assemblée Nationale, certainement sur instruction du
chef de l’Etat, a estimé utile de remanier le projet de
loi s’y rapportant, tel qu’adopté par les négociateurs et
annexé à l’Accord, en abrogeant purement et simplement
l’article instituant une Commission Nationale de
Décentralisation chargée de veiller à la mise en place des
régions décentralisées. De composition mixte, c’est elle
qui devait normalement piloter tout le processus et en
évaluer les difficultés, le cas échéant. Dire que cette
nouvelle manœuvre bassement politicienne, visant à
impliquer l’opposition dans une posture de constant
sabotage risque fort de rencontrer une fin de
non-recevoir, c’est encore rester courtois, par respect
pour nos concitoyens et lecteurs. Car, en considérant
l’ensemble du contentieux qui nous oppose au régime, tant
en ce qui concerne la violation des principales
dispositions de l’Accord de Paix que pour ce qui est de la
participation de l’UAD aux dernières législatives, nous
associer à une instance de concertation prétextée par le
gouvernement équivaudrait à faire fructifier le produit
d’un vol.
Si ce régime de gaspillage et de fraude souhaitait
réellement une quelconque avancée démocratique dans ce
domaine, il aurait commencé par budgétiser le nouveau
district d’Arta ou ne pas condamner celui d’Obock à
l’enclavement.
Brèves nationales
Célébration de l’Indépendance :
Un 27 ème
anniversaire des plus moroses
De l’avis général, les festivités
marquant la célébration de la fête de l’Indépendance
étaient empreintes cette année d’une grande morosité.
Pourtant, le régime en campagne n’avait pas lésiné sur la
propagande et les artifices. Rien n’y fit : tant dans la
Capitale que dans les districts de l’Intérieur, les
réjouissances populaires n’avaient rien de la spontanéité
et de l’éclat d’antan. Plus préoccupés par leurs
conditions de vie quotidienne qui se dégradent, nos
compatriotes ne cachaient par leur ras-le-bol à l’encontre
des dirigeants qui ont échoué et leurs sempiternels
mensonges.
En effet, la réalité vécue au quotidien
contredit durement les promesses de lendemains qui
chantent, sans cesse ressassées par ce régime
d’affairistes.
Comment oublier que depuis le début de
ce mois, les coupures d’eau et d’électricité, qui sont
redevenues quotidiennes dans plusieurs quartiers de la
Capitale, sont les pires enregistrées depuis 1999 ?
A cela s’ajoute l’exaspération des
populations rurales victimes de la sécheresse, de la soif
et du manque d’électricité dans les rares localités
électrifiées des districts de l’Intérieur.
Par ailleurs, l’aggravation du chômage
des jeunes malgré l’émergence d’un miraculeux secteur
privé, a fait comprendre à tous qu’avec ce régime
prédateur, l’intérêt personnel passe avant l’intérêt
général.
Au chapitre des déclarations
officielles, inutile de commenter la langue de bois et
l’autosatisfaction de circonstance ; tout juste avons-nous
relevé que cette année, le chef de l’Etat a cité parmi ses
inaugurations la pose de la première pierre à Balbala d’un
orphelinat entièrement financé par la générosité
extérieure.
Pour en finir avec l’esbroufe
présidentielle, rappelons que l’an dernier à la même
époque, le citoyen-président discourait à n’en plus finir
sur les miraculeuses retombées attendues du projet d’eau
minérale d’Ali-Sabieh…
On connaît la suite.
Qui attend qui ?
Comédie présidentielle sur fond musical
Après avoir débité un insipide discours
en français, contrairement aux fêtes de l’Aïd où notre
polyglotte s’exprime en langue maternelle et en arabe, le
chef de l’Etat s’est fendu d’un discret et complice aparté
avec la troupe du 4 mars: «M’attendez-vous ou est-ce
moi qui vous attend ?». Et, d’une façon dont la
spontanéité aurait fait pâlir de jalousie tous les
despotismes de la planète, laquelle troupe partisane
d’entonner aussitôt un retentissant «Mudanoow Ismaciil,
magacaagu dheera». Ce qui aurait boosté notre tribun
national, se fendant aussitôt d’un discours terne à faire
bailler ceux qui avaient la chance de le comprendre dans
le texte.
L’homme qui a érigé le culte de la
personnalité en méthode de gouvernement est tout sauf
modeste.
Ministre de la Maison du Roi :
A quoi servent les Affaires
Présidentielles ?
Comme quoi les grandes confidences se
font souvent dans les langues nationales. Ainsi, dans son
discours prononcé en langue somali à l’occasion du 27 ème
anniversaire de l’indépendance, le
chef de l’Etat a implicitement reconnu la prédation
financière sévissant en haut lieu.
Oubliant au passage que cette dernière
est essentiellement due à l’impunité assurée par son
régime à ses prédateurs, le chef de l’Etat aurait déclaré
vouloir protéger les investisseurs et quil serait malade à
chaque fois qu’il apprenait qu’un commerçant aurait été
dépossédé de ses papiers et délesté de son argent. Est-il
besoin de lui rappeler que tous ces investissements à
vocation productive passent obligatoirement par son
ministère chargé des Affaires Présidentielles et de
l’investissement ? D’ailleurs, il devrait commencer par
donner lui-même l’exemple sur certains aspects de l’Accord
de paix du 12 mai où il est loin de se prévaloir d’un
quelconque respect pour le salaire d’autrui.
Sous Louis XIV, il existait un Ministre
de la Maison du Roi, spécialement chargé de surveiller la
perpétuation et l’acquisition des titres de noblesse.
A Djibouti, le ministère des Affaires
Présidentielles semble donc s’occuper des investissements
personnels du chef de l’Etat ou de ceux qu’il sponsorise,
dans l’intérêt supérieur de l’économie djiboutienne bien
entendu : honni soit qui mal y pense.. Si ce
dernier s’est vraiment repenti depuis son dernier
pèlerinage à la Mecque, tant mieux pour notre
développement national. Il ne faut donc jamais désespérer
de la nature humaine.
Mais, comme l’aurait affirmé la souris
entendant que son ennemi le chat serait devenu Hadj, «Tonton
chat a toujours le même regard », prédateur bien sûr.
Et, ayant anticipé sur le bond gourmand du chat qui
voulait la dévorer, elle se serait exclamée : « c’est
parce que nous le savions que nous avons creusé un trou
».
Il y a donc malheureusement fort à parier que ce cri de
détresse présidentiel ne rencontrera aucun écho allant
dans le sens de la bonne gouvernance et de la protection
des investissements privés : on imagine mal son Ministre
des Affaires Présidentielles sabotant les investissements
privés sans une quelconque immunité accordée par son
patron direct. On raconte même que l’usine de production
de briques argileuses, appartenant à un proche parent par
alliance du chef de l’État aurait en fait été spoliée et
son bien confisqué à son propriétaire légitime.
L'Awaday avant le Day
CAPRICE PRÉSIDENTIEL ?
Chantre du développement agropastoral, notre
illustre agronome exploite quelques hectares à Damerjog,
Ambouli et au Day. C’est dans ce dernier village,
autrefois célèbre pour sa forêt primaire et la douceur de
son climat, et aujourd’hui connu pour son jardin
présidentiel, que le chef de l’Etat serait actuellement en
train de bâtir une nouvelle résidence secondaire.
Des ouvriers venus de la Capitale
seraient d’ores et déjà à l’œuvre sur ce chantier, non
sans susciter une légitime frustration parmi les nombreux
jeunes chômeurs de ce village, dont une quinzaine devait
être embauchée sur ce chantier et qui attend toujours
d’être convoquée.
Au chapitre de la soif, la population
du Day se plaint de la pénurie d’eau causée, dit-on, par
le faible débit du forage de Garenlé pendant l’été. De
plus, en raison de la sécheresse, les points d’eau
traditionnels seraient pratiquement tous taris.
Outre ces facteurs climatiques, le
manque d’eau constaté cet été par les nombreux vacanciers
installés dans cette station d’altitude serait
principalement dû à la priorité d’approvisionnement dont
bénéficieraient le jardin présidentiel et les militaires
affectés à la garde de la propriété présidentielle, à
quelques dizaines de mètres de son jardin d’acclimatation.
Selon plusieurs sources indépendantes,
la fontaine publique du Day, au service de la population,
ne fonctionnerait que deux jours par semaine, les autres
jours, l’eau serait réservée aux militaires et aux
milliers de plants de khat Awaday et de café appartenant
au docteur honoris causa.
Certes, le charme bucolique de ce
village et son climat vivifiant ont toujours attiré de
nombreux visiteurs, le tourisme a un avenir certain dans
cette région. Mais, aujourd’hui, force est de déplorer que
le projet d’alimentation en eau du Day n’ait pas tenu
toutes ses promesses, malgré des investissements
conséquents.
L’on s’en souvient, le jour de
l’inauguration de cette fontaine publique, la plus haute
du pays, les médias gouvernementaux claironnaient en chœur
que l’arrivée de l’eau courante allait favoriser le
développement touristique de ce village. Malheureusement,
l’unique centre touristique, pourtant bien fréquenté, voit
son développement limité à cause justement de cette
pénurie d’eau.
Par ailleurs, les touristes sont
systématiquement interceptés par des militaires de la
garde présidentielle postés dans l’enceinte de la
propriété présidentielle, se permettant même de refouler
les touristes étrangers non munis d’un document supposé
être délivré par l’Office de Tourisme. Ce document
existe-t-il vraiment?
Toujours est-il qu’un tel comportement
de ces militaires zélés constitue une entrave inadmissible
au développement du tourisme au Day où cette activité fait
vivre des familles. Les sages du village se plaignent
d’ailleurs de cette intolérable situation : après le
sabotage gouvernemental des programmes de réhabilitation
dont le Day aurait normalement dû bénéficier en tant que
zone affectée par le conflit civil, cette présence armée
et nerveuse empêche de nombreux touristes de profiter des
potentialités naturelles qu’offre leur cadre de vie. Car
la présence de ces hommes armés embusqués, sans aucun
point de contrôle visible, contribue à donner au paisible
village du Day des allures d’une cité interdite.
Rappelons qu’autrefois l’Etat
exploitait dans ce village un centre d’estivage réputé,
Faute de réhabilitation, ce complexe est aujourd’hui en
ruine et hors service.
Le développement agropastoral version chef de l’Etat se
résume pour le moment à une militarisation rampante d’une
des plus belles régions touristiques de notre pays.
A NOS LECTEURS
La Rédaction informe ses aimables
lecteurs qu’en raison de la préparation du congrès de l’ARD,
qui doit se tenir en septembre prochain, Réalité
cessera de paraître à compter de cette semaine. Le numéro
104 sera disponible en kiosque le mercredi 8 septembre
2004.
M. Kadamy s'exprime dans
LNA (fin)
M. Guelleh qui semble s’intéresser à la
question somalienne, n’a tiré aucune leçon de l’expérience
de ce pays. Il emprunte le même chemin que l’ancien
président de la Somalie, Ziad Barré, qui a laissé derrière
lui les ruines que l’on sait. Mohamed
Kadamy
C’est donc à désespérer d’une certaine nature humaine
parce que « chassez le naturel, il revient au galop
» : dans la première partie de son interview accordée aux
Nouvelles d’Addis, M. Kadamy avait démontré en quoi une
structure mentale façonnée par son expérience ne pouvait
prédisposer le chef de l’Etat à miraculeusement se
transformer en un démocrate inguérissable. Violations
systématiques des accords de paix et mépris accordé aux
aspirations populaires découleraient donc d’une
trajectoire répressive considérant qu’un dirigeant doit
plus inspirer la crainte que le respect. Les murs
récemment badigeonnés par des chômeurs en colère lui ont
pourtant prouvé que cette peur avait des limites : celles
dressées par l’irrépressible droit à la vie. Après ce
profil psychologique, voici la seconde et dernière partie
de son interview : il analyse en quoi ce régime est
irrémédiablement condamné et quelles sont les conditions
de la construction d’une véritable identité djiboutienne,
ancrée dans les respect des règles démocratiques et
respectueuse de sa diversité.
LNA : Depuis l’indépendance, les
parties nord et sud-ouest de Djibouti habitées par les
Afars ont été marginalisées. Avec l’accord de 2001, la
situation devait évoluer. Qu’en est-il ?
MK : Le régime de Djibouti est réputé
pour le non-respect des traités qu’il considère comme des
bouts de papier sans importance. Il fut contraint de
signer deux accords de paix en six ans avec deux factions
du Frud. Ces deux accords qui portent l’empreinte d’Ismaël
Omar Guelleh et reflètent son intransigeance, ont
radicalisé le système et marginalisé encore plus la
communauté afar.
L’accord signé en mai 2001 a déçu par
son contenu partiel, entraînant son rejet par une partie
du Frud. Il était voué à l’échec parce qu’il ne répondait
pas à l’aspiration du peuple et ne contenait pas les
réformes démocratiques ; M. Ahmed Dini s’est ralliée à
cette idée et dénonce les violations du traité par le
pouvoir. Même la reconstruction et la réhabilitation des
zones affectées durant la guerre, dont le financement a
été accepté par la communauté internationale, n’ont pas
reçu l’aval du pouvoir.
Le volet décentralisation a été
détourné de ses objectif ; par un nouveau découpage
administratif, le régime essaie d’introduire les germes de
division communautaires ( exemple : le district d’Arta).
Sur ce mal ethnique qui ronge notre pays par son
instrumentalisation effrénée par le pouvoir,
l’irresponsabilité a élu domicile au sommet de l’Etat.
Traiter cette question comme le fait le chef de l’Etat
relève au pire de folie inconsciente, au mieux de cécité
politique.
M. Guelleh qui semble s’intéresser à la
question somalienne, n’a tiré aucune leçon de l’expérience
de ce pays. Il emprunte le même chemin que l’ancien
président de la Somalie, Ziad Barré, qui a laissé derrière
lui les ruines que l’on sait. Les Afars n’ont jamais été
autant marginalisés dans ce pays, à telle enseigne qu’une
partie de cette communauté se sent exclue et accuse l’Etat
d’être un instrument de domination et de marginalisation
de son entité.
La population des zones rurales de
Tadjourah et d’Obock est toujours harcelée par l’armée,
accusée de soutenir et d’héberger les combattants du Frud,
les maisons des habitants sont toujours occupées par les
familles des militaires qui ont des droits exclusifs pour
exercer le commerce. Aussi, nous demandons au gouvernement
éthiopien de ne pas expulser les réfugiés djiboutiens
vivant déjà dans des conditions difficiles en Ethiopie,
comme le réclame Djibouti.
LNA : Au plan économique et social,
quelle est la situation à Djibouti ?
MK : Il y a une légère embellie
économique, par les retombées financières des présences
militaires. Les fonctionnaires sont payés régulièrement
depuis six mois, même s’il reste toujours quatre mois
d’arriérés de salaires. L’Etat n’arrive toujours pas à
honorer ses dettes intérieures qui ne cessent d’augmenter.
La France a certes accru son aide directe, portée à 30
millions d’euros sous la pression de la présidence de
Djibouti, mais au détriment de son aide à la Santé et à l’Education
qui a diminué considérablement. Les aides américaines
alimentent en grande partie les caisses des dirigeants. Le
chef de l’Etat, qui porte la corruption en bandoulière,
n’a pas hésité à transférer les caisses du Trésor public
dans son palais officieux de Haramous.
Donc, cette manne financière ne profite
pas à la population. La pauvreté progresse ; la misère et
les maladies sont visibles et en nette augmentation ; des
cas de pré-famine sont signalées dans certaines zones du
pays. Nous assistons à la paupérisation d’une certaine
classe sociale salariée ; employés, instituteurs,
professeurs. Plus de la moitié des enseignants a déjà
émigré en Europe et au Canada.
LNA : Le Président Guelleh a évoqué la
possibilité de réduire la dépendance économique liée à la
présence militaire étrangère à Djibouti. Est-ce
envisageable ?
MK : C’est envisageable et c’est
souhaitable. Depuis l’indépendance, notre pays est de plus
en plus dépendant économiquement de la présence militaire
étrangère ; cette tendance s’est accentuée depuis que
Djibouti est devenu porte-avion multinational (après le 11
septembre 2001), et ce bien qu’il soit le seul débouché
maritime de l’Ethiopie (pays de 70 millions d’habitants).
Mais il n’y a aucune volonté de la part du régime
d’inverser cette tendance en dépit des grands secours.
Quand bien même viendrait cette volonté, elle se
heurterait à deux obstacles majeurs. On ne peut pas créer
les infrastructures indispensables au développement d’un
pays en considérant les deux-tiers de sa superficie comme
territoire ennemi, interdit d’investissement économique.
Deux exemples édifiants : l’usine d’eau de Tadjourah a été
détruite par l’armée et on vient d’inaugurer une usine de
traitement de l’eau à Ali-Sabieh, en février 2004 ; de la
même manière, l’armée a détruit la pêcherie d’Obock et on
a construit une nouvelle pêcherie à Djibouti.
Deuxième handicap au développement de
Djibouti, seuls les membres du lignage du Président et
quelques personnes liées à la sécurité peuvent
entreprendre des activités économiques, faire du commerce,
bénéficier des crédits bancaires ou créer des
associations. C’est un non-sens économique, dans la mesure
où on prive le pays de ses meilleures ressources
territoriales et humaines. Dernière anecdote en date : le
chef de l’Etat a menacé de fermer la Banque de Commerce et
d’Industrie Mer Rouge (BCI-MR) qui refusait d’embaucher
son frère…
LNA : Comment expliquer le soutien des
Etats-Unis et de la France au régime ?
MK : Nous sommes peut-être prisonniers
de la géographie. Ce qui semble intéresser les puissances
présentes à Djibouti, c’est le site géostratégique, le
basalte, le sable, comme s’il s’agissait d’une terra nulla.
Sinon, comment comprendre qu’à quelques centaines de
mètres des troupes américaines, la population du nord
souffre de la soif ? Il est de notre devoir de rappeler
qu’il existe une population djiboutienne (certes de
dimension modeste) qui souffre dans sa chair d’une
dictature. Nous disons aux Français, aux Allemands et aux
Américains, militairement présents sur notre sol, de
mettre en concordance leur profession de foi démocratique
et leurs pratiques à Djibouti qui renforcent le pouvoir de
Guelleh qui est une vraie calamité pour sa population.
Si Guelleh obtient un deuxième mandat
en 2005, ce sera une véritable catastrophe pour le pays et
un danger pour la région.
Djibouti est un champ idéal pour les
entraînements militaires, aujourd’hui essayons d’en faire
un espace pour des expériences démocratiques. C’est aux
Français, aux Allemands et aux Américains de prouver que
les présences militaires étrangères ne sont pas toujours
antinomiques avec l’instauration de la démocratie dans un
pays.
Mais les solutions restent endogènes. C’est aux
Djiboutiens de tirer un trait sur ce régime qui n’a que
trop duré, de se rassembler d’une façon large, au-delà des
forces de l’opposition, autour d’un nouveau consensus,
d’une nouvelle orientation, en rupture avec les
préférences lignagères et les pratiques mafieuses, pour
faire émerger une entité nationale et démocratique.
COMMENTAIRES
Quoi que nous approuvions entièrement
les analyses de M. Kadamy selon lesquelles ce régime
constitue, par ses pratiques mafieuses, un frein au
développement économique du pays et par sa nature
despotique, un obstacle à son émancipation politique, il
est de notre devoir de nous démarquer d’une assertion que
nous ne pouvons cautionner.
En effet, prétendre que l’accord de
paix du 12 mai 2001 « était voué à l’échec parce qu’il
ne répondait pas à l’aspiration du peuple et ne contenait
pas les réformes démocratiques » est un peu vite aller
en besogne. D’ailleurs, l’importance de ses dispositions
est clairement soulignée par le régime lui-même : on ne
s’acharne pas à violer aussi systématiquement ce qui n’a
aucune portée significative ! La violation d’un traité de
paix est donc la meilleure preuve de sa pertinence : même
l’accord de paix d’Aba’a, dont nous nous étions en son
temps désolidarisés, contient des chapitres essentiels qui
n’ont jusqu’à présent trouvé aucun début d’application. A
une différence près, et elle est significative : si les
salaires des cadres du FRUD-armé ont été détournés par le
régime, (en une sorte d’hommage rendu par l’impuissance du
bourreau à la détermination de ses victimes), c’est parce
que l’espace de liberté conquis en 2001 sape les
fondements d’un régime pour qui droit au travail rime avec
reptation partisane.
Quant aux réformes démocratiques dont
M. Kadamy regrette l’absence, elles sont en fait si
présentes que, dans le cadre d’une compétition électorale
sincère et transparente, même l’ancien parti unique avait
ses chances. Mais, comme il le dit si bien lui-même, «
Le régime de Djibouti est réputé pour le non-respect des
traités qu’il considère comme des bouts de
papier sans importance» : donc le violeur n’est qu’un
vulgaire voleur contre lequel il faut défendre notre
patrimoine commun.
C’est pour cela que nul n’a le droit
d’avancer que l’accord de paix du 12 mai 2001 « ne
répondait pas aux aspirations populaires » : c’est
justement pour se réapproprier le désir de paix et de
réconciliation de ses compatriotes que le chef de l’Etat
s’était donné ce jour-là en spectacle au Palais du Peuple,
jurant qu’il veillerait personnellement à la stricte et
honnête application de toutes ses dispositions. Si, après
cela, des volets quasiment humanitaires comme la
réhabilitation des zones affectées par le conflit et
l’indemnisation des biens civils détruits ou pillés par
certains éléments des troupes gouvernementales, sont
sabotés au plus haut niveau de l’Etat, il s’agit
uniquement d’un reniement qui aurait normalement dû
dissuader l’actuel locataire de Haramous de briguer un
second mandat !
Cela étant, M. Kadamy est tout à fait
fondé à inviter toutes les forces nationales éprises de
paix et de libertés, de conjuguer leurs efforts pour
chasser ce régime de prédation et de division. Quand on
voit à quel point le système politique djiboutien est
bloqué, toute possibilité de transition démocratique étant
rendue impossible par la fraude institutionnalisée, une
question vitale pour tous les partis d’opposition devra
trouver réponse : un poisson peut-il vivre hors de l’eau ?
A moins d’être bien sûr amphibie, c’est-à-dire d’accepter
toutes les compromissions, ce qui ne sera jamais notre
cas.
A n’en pas douter, cette question des limites d’une
action politique dans ce système bloqué sera sérieusement
débattue lors du prochain congrès de notre parti.
***
L'ARD tient congrès
Pas de parti efficace sans citoyen
respecté
Comme nous l’annoncions la semaine dernière,
conformément aux dispositions statutaires et au regard de
la situation politique nationale, notre parti tiendra son
congrès en septembre prochain. Un peu moins de deux ans
après sa création, ce sera l’occasion historique d’évaluer
la place de l’ARD dans le champ politique djiboutien en
général et au sein de l’opposition regroupée sous le sigle
UAD en particulier. Mais il sera surtout question de
mesurer sans complaisance la portée réelle du
multipartisme intégral institué à partir de septembre 2002
(au regard des fraudes électorales institutionnalisées)
tout comme la pertinence d’une paix qui s’est traduite par
si peu d’améliorations dans la vie quotidienne de nos
concitoyens, permettant surtout à quelques oisifs,
parasites et sectaires de paître et de s’engraisser au
détriment du développement économique et de la
réconciliation nationale.
« Un poisson peut-il vivre hors de
l’eau ? » : telle est la question centrale à laquelle les
congressistes devront répondre septembre prochain
lorsqu’un congrès de l’ARD les réunira. En d’autres
termes, il s’agira d’évaluer quelle est la raison d’être
d’un parti politique que l’environnement institutionnel
empêche de pleinement s’exprimer, du fait de la coupure,
légalisée par un Conseil Constitutionnel que le ridicule
ne tuera pas, entre l’action partisane et la volonté du
citoyen.
En premier lieu, il convient d’admettre
que la légitimité de tout parti politique digne de ce nom
est quelque peu discrédité quand l’accès à la citoyenneté
(aux pièces d’identité nationale) est interdit à une
frange importante de ses concitoyens. Des titulaires des
Kaar-Dameer, normalement temporaires aux
innombrables citoyens du nord et du sud-ouest, en passant
même par certains éléments de l’ex-FLCS (Front de
Libération de la Côte des Somalis) jusqu’à présent traités
comme des éléments étrangers, déçus dans leur légitime
espoir sont tous ceux qui espéraient que la Commission de
la Nationalité, prévue par l’Accord de Paix du 12 mai
2001, les restaurerait enfin dans leurs droits les plus
inaliénables. La violation de cette disposition
essentielle est la plus grave qui soit, car elle perpétue
une inégalité fondamentale obérant gravement toute réelle
tentative de construire une identité djiboutienne : quelle
unité alors pour une Nation aux contours si partialement
et si dangereusement définis ?
Comble de l’intolérable, certains de
nos congressistes, à l’instar de tel notable pourtant
appointé par l’Etat, risquent fort d’être des apatrides
sur leur propre sol, le régime les ayant privés de la
carte d’identité nationale et leurs enfants oubliés des
registres d’état civil !
D’autant plus que sans pièces d’identité nationale,
l’obtention de la carte d’électeur devient injustement
conditionnée par l’engagement formel (donnant par exemple
droit à une ration d’une aide alimentaire internationale
censée être garantie à tous les nécessiteux) de voter pour
les candidats cooptés du parti au pouvoir. L’inacceptable
taux d’abstention enregistré lors des législatives de
janvier 2003 s’explique essentiellement par cette
rétention volontaire et sectaire des cartes d’électeur :
le chantage à la citoyenneté comme préalable à une
sélection despotique de ceux habilités à exprimer leurs
choix partisans.
Mais même les titulaires d’une carte d’électeur ayant
normalement voté ont vu leurs préférences souveraines,
certainement diverses et variées, détournées au profit de
l’ancien parti unique, s’octroyant la part du lion,
souvent au désavantage de ses propres alliés de
circonstance. Car ce n’est un secret pour personne : ce
sont les listes unitaires de l’opposition regroupée au
sein de l’Union pour l’Alternance Démocratique (UAD) qui
auraient normalement dû être déclarées victorieuses et
leurs membres majoritairement siéger sur les bancs de
l’Assemblée Nationale issue de ce scrutin, si et seulement
si le régime respectait l’expression de la volonté
populaire.
|