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Éditorial
UNE ALERTE A LA BOMBE :
ON N’ARRÊTE PAS LE PROGRÈS
Une simple photo de la BCI-MR (sous la
rubrique l’œil d’Abou, sous-titrée 30
septembre 2004 : pour la BCI, ce fut le jour le plus long)
: c’est tout ce que le journal gouvernemental La
Nation, du lundi 4 octobre 2004, a daigné proposer à
ses lecteurs en guise de couverture d’un événement
qui, c’est le moins qu’on puisse dire, sortait
pourtant de l’ordinaire. Pensez donc, en ce jeudi 30
septembre 2004 au matin, notre pays a connu la première
alerte à la bombe de son histoire : l’inédit aurait mérité
plus ample information. A défaut d’expliquer,
contentons-nous de commenter.
Les faits d’abord. Vers 9h 30, le
standard de la BCI reçoit un appel téléphonique anonyme
prévenant que des bombes, sur le point d’exploser,
auraient été déposées dans ses locaux. Tous les employés
des commerces situés alentour, y compris les siens, sont
évacués par leurs directions et tout ce beau monde se
regroupe sur la place Lagarde. Plus de trente minutes après,
les premiers éléments de la Police arrivent, ensuite
appuyés par les forces françaises, et sécurisent le périmètre,
avant d’entamer la procédure de déminage.
Mais, curieusement, aucune ambulance
n’est visible, ni d’ailleurs aucun véhicule des
pompiers : mettre ces graves lacunes constatées, sur le
seul compte de la mauvaise gouvernance, serait faire
injure à toutes les bonnes volontés, sincèrement
courageuses, ce jour-là mobilisées.
Car, la présence aussi folklorique
qu’incongrue du Procureur de la République sur les
lieux (alors qu’attendu sous d’autres cieux dans le
cadre d’un procès à propos duquel La Nation lui
a offert une pleine page avant-hier), ajoutée à
l’historique chargée de la violence politique en République
de Djibouti, remarquable par l’impunité des terroristes
et le mépris des victimes, tout cela a logiquement
conduit l’homme de la rue à voir dans cette alerte à
la bombe, au mieux l’œuvre d’un déséquilibré, au
pire une manœuvre des services de sécurité du régime
lui-même. Sonder les motivations d’un candidat à
l’asile d’aliénés ne relevant pas de notre compétence,
interrogeons-nous sur la plausibilité d’une piste
officielle.
Premier background à charge : le régime
djiboutien est notoirement connu sur la scène
internationale pour furieusement pratiquer la violence
institutionnelle, celle par laquelle l’abus de pouvoir
et le déni des droits fondamentaux se fondent sur la
violation ordinaire de textes de loi ne servant uniquement
que de parures démocratiques ; la politisation de la
Justice le démontre de façon si caricaturale.
Second background à charge : beaucoup
de civils, innocents par définition, sont ici tombés
sous les balles ou les tortures du régime. Parfois à
titre communautaire, mais aussi à titre individuel. Pas
seulement des citoyens djiboutiens : qui peut oublier la
grâce présidentielle accordée au meurtrier des
scientifiques allemands et à celui, pourtant en cavale,
d’un enfant français ? Alors que tant d’anciens
gendarmes, policiers et soldats sont encore punis pour
avoir refusé de trucider les leurs lors du conflit civil.
A cette humanité douteuse, vient aujourd’hui
s’ajouter le terrorisme virtuel.
Actualité suspecte : cette alerte à
la bombe, les locales victimes imaginées passant par
pertes et profits, visait un intérêt financier français
le jour même où un symbole de l’État djiboutien
devait comparaître en France, sous l’accusation de
subornation de témoin dans un procès intenté par une
veuve cherchant à élucider les circonstances dans
lesquelles son époux de mari a trouvé la mort sur notre
sol. Heureusement, ce ne fut qu’une fausse alerte : si
victime il y avait eu, djiboutienne ou étrangère, cela
nous aurait traumatisé bien plus que l’atteinte portée
aux intérêts français ici, tout comme l’affaire
Borrel nous intéresse bien moins que nos urgences
nationales. Qui de droit serait bien inspiré de ne pas
l’oublier : tout le monde est fatigué des manœuvres de
diversion.
Brèves
nationales
Insalubrité quotidienne
:
Les égouts d’Arhiba dégoûtent
Dans
la matinée du samedi 2 octobre 2004, de nouveaux
affrontements ont failli opposer les forces de l’ordre
aux jeunes en colère du quartier défavorisé d’Arhiba.
Excédés par l’insalubrité grandissante et
dangereuse de leur cité, principalement causée par la
démission des pouvoirs publics, ces jeunes ont
bruyamment tenté d’interrompre la circulation sur la
route d’Arta. Les forces de l’ordre, immédiatement
arrivées sur les lieux, ont alors maladroitement tenté
de réprimer ce mouvement d’humeur, avant de
s’essayer à la conciliation et l’apaisement.
Devant
par l’ampleur de la colère, les autorités ont
finalement accepté de pomper les eaux nauséabondes déversées
par les égouts. Rappelons que des solutions analogues
ont déjà été arrachées par le passé, sans que la
durable insalubrité de ce quartier délaissé parmi
d’autres ne soit vraiment combattue.
Tant
qu’une véritable politique d’assainissement des
zones insalubres n’aura pas été sérieusement mise
en place en faveur de tous les quartiers insalubres de
la Capitale, des protestations similaires sont à
craindre dans tous les secteurs concernés. Il est
temps, mais tout juste temps, de se pencher sur la
question. Demain, il sera trop tard.
C’est
d’ailleurs ce qu’une délégation des Jeunes d’Arhiba
a tenu à expliquer au chef du district de Djibouti qui,
dès le lendemain, a bien voulu la recevoir. Mais le
problème est loin de se situer à son niveau.
Les militaires militent-ils au RPP?
L’ARD victime des vandales à Yoboki
L’implantation efficace de l’ARD
dans le Sud-Ouest dérange au plus haut point les
responsables de ce régime en déroute partout dans le
pays. On se souvient qu’au lendemain de la folklorique
visite présidentielle à Yoboki en octobre 2003, la
direction de l’ARD avait opérée une percée remarquée
dans l’arrière-pays de Dikhil, en consolidant
l’implantation de notre parti dans cette région. Dans
une réaction de fureur et d’impuissance, le régime
avait alors endommagé le tableau de l’annexe ARD de
Yoboki, qui fut immédiatement remplacé quelques jours
plus tard.
En cette rentrée politique,
constatant définitivement l’inefficacité de ses
tentatives de récupération des populations oubliées
du Sud-Ouest, le régime a opté pour l’intimidation,
en agressant nos militants du secteur de Yoboki. Il a
ainsi fait illégalement arrêter le vice-président de
notre annexe dans ce village et détruire le tableau du
siège de notre parti.
C’était le 16 septembre dernier,
sur ordre d’on ne sait qui, des militaires zélés ont
fait irruption dans le local de notre parti qu’ils ont
saccagé et ont procédé à
l’arrestation abusive du vice-président de
notre annexe.
Devant les protestations unanimes de
la population de Yoboki et des autorités policières,
présentes sur les lieux, notre compagnon a été libéré,
mais le fonctionnement légal et régulier de notre
parti reste arbitrairement entravé.
Aussi, l’ARD a décidé de réagir
à cette provocation éhontée en élevant dans une
première étape une vigoureuse protestation auprès des
autorités compétentes. En attendant que celles-ci se
prononcent officiellement sur d’éventuelles mesures
à prendre à l’encontre des vandales impliqués dans
ces tentatives d’intimidation vouées à l’échec,
l’ARD met le régime solennellement en garde contre
ces agissements qui n’augurent rien de bon pour la
paix civile.
Que gagnerait le régime à empêcher
la libre expression d’un mouvement d’opposition légalement
constitué et prônant l’alternance démocratique et
la réconciliation nationale ? Ces pratiques dignes des
pires pyromanes ne risquent que de contribuer à
l’embrasement des cœurs et des esprits dans une région
dont les civils ont beaucoup souffert du conflit.
L’ARD prend à témoin le Peuple
Djiboutien sur les dangers que fait courir ce pouvoir
irresponsable à la paix, à la démocratie et à la réconciliation
nationale dans notre pays.
Nomadisme international :
De l’Amérique aux Caraïbes ?
Cela faisait plus de deux semaines
que le Chef d’État était absent de son pays, où décidément,
il n’a rien à faire. Au prétexte de prendre part aux
travaux de l’assemblée générale des Nations Unies
ouverte à la mi-septembre, notre globe-trotter national
en a profité depuis pour parcourir le continent américain,
de New-York, à Washington et Miami, en passant par les
Bahamas et Cuba. Qu’y cherche-t-il ? Certainement pas
les intérêts du Peuple Djiboutien ! D’ailleurs, le
corps diplomatique africain accrédité à La Havane a
été généreusement mis à sa disposition pour y
entendre l’urgence d’une mobilisation au bénéfice
de la réconciliation somalienne.
Bravant les cyclones de cette région,
le Boeing présidentiel n’aurait pas cessé de surfer
entre les aéroports et les cocotiers. Aux dernières
nouvelles, le timonier national était en visite chez le
Lider Maximo, aux fins dit-on d’établir et de
renforcer la coopération avec le régime castriste,
ennemi intime des États-Unis d’Amérique depuis plus
de quarante ans.
La rencontre entre les deux barbus
isolés sur les plans intérieur et extérieur ne débouchera
certainement pas, l’on s’en doute, sur la
consolidation de la démocratie, réclamée à cor et à
cri par les peuples djiboutien et cubain.
Rentrée universitaire 2004-2005 :
Les travaux du Pôle n’avancent pas
La rentrée universitaire
djiboutienne s’annonce sous de sombres auspices. Outre
le manque de locaux, principalement dû aux retards pris
par les travaux d’extension du Pôle universitaire sur
le domaine de l’ancien camp Barkat Siraj, les nouveaux
étudiants djiboutiens se plaignent d’avoir été
entravés dans leur démarches pour poursuivre leurs études
en France, en raison des tracasseries imposées par les
services consulaires français à Djibouti.
Entre impossibilité de voyager pour
ceux qui en ont les moyens, et difficultés techniques
à étudier sur place pour tous les autres, l’avenir
des étudiants djiboutiens s’assombrit de jour en
jour. Et le régime ne semble pas s’inquiéter outre
mesure des diplômes de la future élite nationale, se
contentant peut-être d’un quelconque titre de docteur
honoris causa. A quoi bon décrocher le baccalauréat si
l’on n’a pas la possibilité de suivre des études
supérieures ? Que faire d’un diplôme universitaire
qui n’ouvre la voie à aucune possibilité d’emploi
?
Plus simplement : que signifie l’Education
nationale dans un pays dirigé par un tel régime
insouciant ?
Paix civile et sécurité :
Curieuse nomadisation policière.
Selon les ruraux habitant les
environs de Randa, un détachement de la police de
Tadjourah dirigé par un capitaine tristement célébre
nomadiserait ces derniers temps près d’Ilayssa et de
Dat-hugub. Pour les populations de ce secteur qui
restent encore traumatisées par les exactions des
troupes gouvernementales durant le conflit, cette
proximité gênante d’hommes lourdement armés n’a
rien de rassurant, bien au contraire.
C’est parce que nous les comprenons
que nous nous faisons l’écho de leurs craintes. Cette
nomadisation nocturne et guerrière est injustifiée.
Surtout, elle porte gravement atteinte à
l’indispensable paix civile que nos concitoyens, spécialement
dans les zones affectées par le conflit, étaient en
droit d’attendre d’un accord de paix.
Désenclavement d’Obock :
A partir d’avril 2005 ?
Cette semaine, nous apprenons que le
régime s’est finalement penché sur le désenclavement
routier du Nord. Cynisme politique et approche d’échéances
électorales, le ministère des Finances aurait paraphé
un accord de financement avec le Fonds Koweitien pour la
construction de la future route reliant Tadjourah à
Obock. Le début de ces importants travaux censés désenclaver
la première Capitale du pays serait prévu pour le mois
d’avril 2005. Réalité avait déjà relevé à
plusieurs reprises que le financement pour le bitumage
de cette voie de communication était acquis depuis plus
de trois ans et que le régime voulait faire coïncider
le lancement des travaux avec la
campagne présidentielle.
Quel mépris pour les
populations du district d’Obock, soumis aux caprices
d’un seul homme ! Quel mépris pour une région dont
le développement est freiné par de basses considérations
politiciennes !
Mauvaise gouvernance :
Les familles des gendarmes
manifestent.
La mauvaise gouvernance assombrit la
vie quotidienne de tous les citoyens civils comme
militaires. Ses dangereuses tentacules commencent à étouffer
la société djiboutienne dans son ensemble. Ainsi,
lundi dernier plusieurs dizaines de membres des familles
de gendarmes entassées dans des logements insalubres du
boulevard de Gaule ont bruyamment manifesté leur colère
en tentant de bloquer la circulation sur cette artère
très fréquentée. A l’aide de pneus et matelas
enflammés ces protestataires ont allumé un immense bûcher
que les pompiers arrivés sur les lieux ont réussi à
rapidement éteindre.
A travers cette action spectaculaire,
les familles des gendarmes vivant dans des conditions
difficiles cherchaient à protester contre les coupures
d’électricité qui leur auraient été imposées. Sur
quelle force occulte compte ce régime de non droit pour
gouverner encore au mépris des aspirations du peuple
Djiboutien ?
Service National Adapté:
Aveu d’incapacité des FAD
Depuis l’institution du fameux
service national adapté, nouvelle trouvaille censée résoudre
le chômage des jeunes, «Réalité» avait régulièrement
dénoncé cette démagogique entreprise du régime que
constitue l’embrigadement de centaines de jeunes
djiboutiens auxquels on promet une insertion
professionnelle à l’issue d’une formation
diplomante dispensée par les forces armées
djiboutiennes.
Un an après le lancement de cette opération
électoraliste, les FAD viennent implicitement de
reconnaître leur incompétence en ce domaine en
sous-traitant des centres de formation professionnelle
appartenant à l’Eglise chrétienne et aux FFDJ.
Ainsi, «La Nation» daté du 30 septembre 2004
relate-elle copieusement l’accord de parrainage signé
entre les FFDJ et les FAD relatif à l’accueil d’une
cinquantaine de jeunes djiboutiens mobilisés au titre
du SNA dans les bases militaires françaises de
Djibouti, en stage pour une période de deux mois, mais
sans garantie d’emploi à la sortie.
Or, se félicitant de cet accord de
coopération entre une armée nationale sous équipée
et incompétente et l’armée de l’ancienne puissance
coloniale présente à Djibouti, le journal
gouvernemental conclut sans ambages: «le SNA est un
message d’espoir pour tous les jeunes djiboutiens, il
leur donne l’opportunité de devenir acteur à part
entière de la vie sociale et économique de leur pays».
C.Q.F.D..
Jeune
Afrique/L'Inintelligent
LA MAUVAISE FOI JOURNALISTIQUE
AU SERVICE DE LA PROPAGANDE DICTATORIALE
A la rescousse d’un régime
ne voulant rater aucune occasion de se mettre en valeur,
l’hebdomadaire Jeune Afrique/L’Intelligent, a
offert en ligne un article qui, après du décès de M.
Ahmed Dini, procède en fait à une réécriture de l’Histoire
et à une mystification du présent. En voici le texte,
dont nous avons indiqué chaque contrevérité, méritant
d’être relevée, par un chiffre qui renvoie à une mise
au point en page 5.
Ahmed Dini Ahmed
L’ancien Premier ministre djiboutien
est décédé le 12 septembre.
Ahmed Dini Ahmed, grande figure de la
vie politique djiboutienne, éphémère Premier ministre
durant les six premiers mois de l’indépendance du pays,
en 1977, est décédé le 12 septembre à l’hôpital
militaire français de Djibouti. Cette disparition est un
coup dur pour l’opposition, dont le défunt fut un
leader charismatique, à la veille d’une échéance
importante (1) : l’élection présidentielle, prévue en
avril 2005.
Ahmed Dini Ahmed, afar, est né en 1932
dans la région du mont Mabla, dans le nord du pays. Après
une formation de technicien de la santé, il s’engage en
politique à l’âge de 26 ans. Une année plus tard, en
1959, il devient vice-président du Conseil de
gouvernement de la Côte française des Somalis, la plus
haute autorité institutionnelle locale. Il occupe cette
fonction quelques mois avant de briguer un mandat de député
territorial.
Durant les années 1960, Ahmed Dini
occupe plusieurs postes au sein du Conseil de
gouvernement. Le tournant de sa carrière politique
intervient en 1973 quand, en compagnie de Hassan Gouled
Aptidon, un Issa, il lance la Ligue populaire africaine (LPA),
mouvement qui prend, deux années après sa création, une
option indépendantiste. Dini et Aptidon deviennent ainsi
les deux pères fondateurs de la nation djiboutienne.
En 1977, l’indépendance est proclamée
dans ce qui était devenu le territoire français des
Afars et des Issas. La présidence de la toute nouvelle République
est confiée à Aptidon qui nomme, en juin 1977, Ahmed
Dini Premier ministre( 2). Mais le parcours commun des
deux hommes tourne court. Aptidon concentre tous les
pouvoirs, rognant sans limites sur les prérogatives de
son compagnon de lutte. Dini, qui n’est pas homme à se
taire, tente de contenir la boulimie de pouvoir d’Aptidon.
Au bout de six mois, il rend le tablier en dénonçant la
mainmise de la communauté issa (3), une des deux grandes
composantes ethniques, sur la vie institutionnelle du
pays, au détriment des Afars.
Djibouti vit alors à l’ère du parti
unique. Dini se retire à Tadjourah, capitale des Afars
(4), mais ne dispose
d’aucune tribune politique pour
exprimer ses points de vue. À la fin des années 1980, le
mouvement contestataire afar prend la forme d’un Front
pour la restauration de l’unité et la démocratie (Frud).
Ahmed Dini rejoint, en 1990, cette organisation, qui se
transforme en rébellion armée, puis en prend la tête en
1992 (5).
La guerre civile est une catastrophe
pour Djibouti, qui voit tous ses efforts de lutte pour le
développement ruinés (6). Aptidon charge son chef de
cabinet, Ismaïl Omar Guelleh, de négocier avec les
rebelles. Des pourparlers sont engagés et aboutissent à
un accord de paix. Le Frud rejoint la coalition au
pouvoir, mais pas Dini, qui conteste les clauses de
l’accord (7).
Désormais, le Frud se scinde en deux,
Dini prenant la tête de la tendance qui maintient
l’option de la lutte armée (8). En 1999, Aptidon s’éclipse
de la scène politique, et Ismaïl Omar Guelleh lui succède
à l’issue d’un scrutin pluraliste. Ahmed Dini,
toujours en rébellion, n’entre pas dans la course à la
succession d’Aptidon.
L’opposition présente un candidat
unique, dénué de tout charisme (9), une véritable bénédiction
pour Guelleh. Ce dernier, arrivé aux affaires, ne désespère
pas d’obtenir un cessez-le-feu total avec le Frud d’Ahmed
Dini. Il confie à Mohamed Dileita, alors ambassadeur de
Djibouti à Addis-Abeba, aujourd’hui Premier ministre,
de négocier directement avec Dini (10), qui est exilé à
Paris.
Des accords de paix sont signés dans
la capitale française, le 12 mai 2001 (11). Dini retourne
à Djibouti (10) et crée un parti, l’Union pour
l’alternance démocratique (12). En septembre 2002, il
affronte le suffrage universel lors des premières législatives
pluralistes de l’histoire du pays (13). Nouvel échec
(14) ; mais sa participation donne du souffle à la vie
politique djiboutienne.
La prochaine présidentielle promettait
un débat passionnant entre le vieux routier de la lutte
pour l’indépendance et un président sortant dont le
bilan est loin d’être négatif (15).
Mais le destin en a décidé autrement.
Une longue maladie a fini par emporter Ahmed Dini, à qui
le pays tout entier a rendu un vibrant hommage.
Chérif Ouazani
Mises
au point
Devant
une telle concentration de contrevérités, il nous a
semblé utile, au moins pour le lecteur peu au courant de
notre situation nationale et lisant cet hebdomadaire aux
quatre coins de l’Afrique, de rétablir une vérité
connue de tous nos compatriotes.
(1) Personne ne lui a jamais dit que
ladite opposition comptait participer à ce scrutin, ni a
fortiori désigner M. Ahmed Dini comme son candidat.
(2) Le journaliste oublie de préciser
qu’en sa qualité de premier Président de la nouvelle
Assemblée Nationale, M. Ahmed Dini a proclamé cette Indépendance.
Honneur dû à la reconnaissance de son rôle déterminant
dans la lutte anticoloniale : c’est à cela que l’on
reconnaît un véritable "Père" de la Nation
(3) M. Ahmed Dini n’a jamais dénoncé
une quelconque mainmise de toute une composante de la
communauté nationale sur le destin de notre pays. tout
juste a-t-il dénoncé les prétentions hégémoniques
d’une minuscule classe politique qui cherchait à donner
une dimension tribale à une vulgaire lutte pour le
monopole aux richesses nationales détournées au profit
des appétits personnels.
(4) Personne ne sait où se situe cette
hypothétique "capitale" des Afars ! C'est une
notion qui n’existe ni dans le cadre de leur société
traditionnelle, ni encore moins au niveau des États dans
lesquels ils s’insèrent et dont ils ont toujours
respecté les limites territoriales. Ahmed Dini s’était
retiré à Obock.
(5) Erreur historique suspecte pour
quelqu’un qui ose se présenter comme un spécialiste de
Djibouti au sein de la Rédaction de cet hebdomadaire :
c’est en 1991 que le FRUD, mouvement politico-militaire,
est né avec des actions de guérilla dès le mois de
novembre et c’est à partir de cette date que M. Ahmed
Dini, chassé de sa ville d’Obock désertée par tous
les habitants fuyant les exactions des troupes
gouvernementales, a rejoint les zones sous contrôle du
FRUD dont la direction l’a alors chargé de l’aspect
diplomatique. C’est suite à de graves dissensions
internes, et devant le désistement de certains
pressentis, qu’il a été nommé en août 1992 à la présidence
de ce mouvement.
(6) L’auteur cherche ici à occulter
le fait que, si tensions interethniques il y a eu dès décembre
1977, aboutissant aux rixes intercommunautaires de mai
1990 et au conflit civil de décembre 1991, c’est parce
que les fruits de ce développement économique étaient
inégalement distribués, instituant une citoyenneté à
deux vitesses qui perdure encore aujourd’hui.
(7) Avec son oncle, il était plutôt
chargé de saboter une réelle et constructive tentative
de paix, sous l’égide de l’OUA et dont le chef de
file, côté régime, était le Directeur de cabinet de la
Présidence à l’époque. Quant au contenu et à
l’application dudit accord de paix négocié par le
neveu du dictateur, chacun a pu en mesurer
l’inconsistance, malgré la bonne volonté de certains
acteurs qui, des deux côtés, espéraient réellement que
cela constituerait la première étape d’un règlement
durable du conflit. Le sort du second accord de paix le démontre
clairement a posteriori.
(8) Cela a été la position soutenue
par l’ensemble des congressistes du FRUD qui, en
septembre 1994, sous la direction de M. Mohamed Adoyta,
ont dénoncé le coup d’état du sergent Ougouré et de
ses acolytes ayant préféré diviser le mouvement en
pactisant avec l’ennemi pour se contenter de simples
strapontins personnels, faisant fi de tous les sacrifices
consentis par la population djiboutienne.
(9) Jugement de valeur dont seul est
capable un esprit partisan et surtout ignorant du rôle
historique joué par M. Moussa Ahmed Idriss depuis les années
60. Pour preuve : ce n’est pas par hasard si
l’ensemble de l’opposition politique l’a désigné
comme son candidat unique. Lorsque M. Moussa Ahmed Idriss
s’est engagé dans la vie politique du pays, le
commanditaire présumé de ce journaliste, aujourd’hui
chef de l’État était encore à Diré-Dawa, citoyen de
l’empire éthiopien.
(10) Ignorance ou hagiographie ? Le
chef de la partie gouvernementale chargée de négocier à
Paris, de ce fait cosignataire de l’accord du 7 février
2000, était M. Ali Guelleh Aboubaker, Chef de cabinet de
la Présidence !
(11) C’est au Palais du Peuple à
Djibouti qu’a été signé l’Accord de paix définitive
du 12 mai 2001 ! Quant à M. Ahmed Dini, c’est dès mars
2000 qu’il a regagné le pays pour y conduire les négociations
ayant conduit à cet accord.
(12) L’UAD (Union pour l’Alternance
Démocratique) n’est pas une création de M. Ahmed Dini
: c’est une coalition de quatre partis politiques
(l’Alliance Républicaine pour le Développement,
l’Union pour la Démocratie et la Justice, le Mouvement
pour le Renouveau Démocratique et le Parti Djiboutien
pour le Développement) coalisés dans le cadre de leur
participation au scrutin législatif du 10 janvier 2003.
(13) C’est en janvier 2003 que les élections
législatives, issues de l’instauration d’un
pluralisme intégral instauré par l’accord de paix du
12 mai 2001, se sont déroulées.
(14) Pour ce qui est du prétendu échec,
les flagrantes et massives fraudes dont le régime s’est
rendu coupable sont consignées dans des documents
officiels. A tel point qu’en l’état actuel des
choses, les partis d’opposition ne voient pas la nécessité
de participer à toute consultation électorale, comme ils
l’ont signifié au chef de l’État depuis longtemps.
(15) Toute cette mystification pour en
arriver là : la seule dégradation des conditions de vie
de nos concitoyens et la baisse sensible de leur niveau de
vie auraient au moins pu inciter ce journaliste à un peu
de pudeur quant aux réussites de l’actuel régime.
LA RÉDACTION.
POST-SCRIPTUM
A lire de telles contrevérités où le
tendancieux le dispute à l’ignorance, chacun ne peut
qu’accorder crédit à la rumeur persistante selon
laquelle le régime djiboutien aurait depuis longtemps mis
à la disposition des journalistes de Jeune
Afrique/L’Intelligent en publi-reportage, une
luxueuse villa dans le quartier résidentiel de la
Capitale.
Quant à nous, il est de notre devoir
de rappeler le rôle négatif joué dans le déclenchement
du conflit par un reportage, véritable incitation à la
haine intercommunautaire, publié en 1990 par cet organe
de presse international.
LA RÉDACTION.
Une
Éducation à deux vitesses
La rentrée scolaire
vient de s’achever. Plusieurs dizaines de milliers d’élèves
ont repris avec émotion le chemin de l’école, dont
quelques milliers pour la première fois. Cependant,
l’euphorie de la rentrée masque d’énormes déceptions
et difficultés auxquelles sont confrontés beaucoup de
parents d’élèves dont les enfants sont chaque année
jetés à la vie active dans des proportions de plus en
plus inquiétantes.
Exclus du cursus scolaire sans aucun
espoir d’une solution qui puisse leur accorder un
minimum de chance pour pouvoir se recycler, ils sont le
plus souvent destinés à gonfler la cohorte des oisifs
hantant les rues, avec par conséquent une forte
probabilité d’augmenter la délinquance urbaine, faute
de trouver un travail pour prétendre vivre dignement.
Ils sont les victimes d’un système
éducatif qui demeure malgré lui insidieusement sélectif.
Certes, les parents d’élèves ont leur part de
responsabilité dans cet échec : à les voir dépenser
autant d’argent et de temps dans la consommation
quotidienne de khat, on comprend aisément que les
pouvoirs publics délaissent à leur niveau des enfants
dans la réussite scolaire desquels les parents semblent
si peu s’investir. La régression du revenu des ménages
depuis quelques années affecte davantage la scolarité de
ces enfants dont la cherté des frais d’incription décourage
bon nombre de parents.
Cette rentrée a aussi été perturbée
par la non-application de la circulaire datant de l’année
dernière et obligeant les parents à inscrire leur progéniture
dans l’école la plus proche de leur domicile, d’où
des dépenses supplémentaires occasionnées par le
transport des élèves.
Après cela, il est compréhensible que
cet échec devienne dès le départ programmé, d’une
part faute d’infrastructures et de structures
d’accueil très insuffisantes, d’autre part d’un
manque crucial d’enseignants qualifiés, dont le nombre
reste limité en plus d’une situation professionnelle et
des conditions de travail souvent déplorables. Ce qui est
loin d’être un atout qui aurait peut-être pu
contrebalancer un tant soit peu la défaillance matérielle.
Pour cause de mauvaise gouvernance,
beaucoup de parents se plaignent même de ce que les
fournitures scolaires offertes cette année par les
Etats-Unis d’Amérique n’auraient pas été équitablement
distribuées.
Lors des fameuses assises des Etats Généraux
de l’Education Nationale, que l’actuel ministre avait
lancées en grande pompe en 1999, les enseignants avaient
bien identifié déjà tous les problèmes et bien
d’autres encore. Mais, ces résolutions, qui étaient
certes ambitieuses, sont restées lettre morte.
L’ambition proclamée de « L’Ecole pour Tous »
que
prône depuis ce ministère, à
l’instar de certains pays africains tels que le Sénégal,
semble être un slogan vide. Prévu pour être effectif à
l’horizon 2005, ce projet n’a jamais démarré, même
si l’on veut nous faire croire que sa réalisation
serait achevée cette année, gagnant même douze mois sur
les prévisions (dixit un officiel du PNUD cité par La
Nation), pour donner un quelconque crédit à la thèse
officielle à cet égard. Et pour cause, la réalité sur
le terrain est on ne peut plus alarmante.
Quant à la situation de l’arrière-pays,
notamment dans les districts d’Obock et de Tadjourah, le
taux de scolarisation a plutôt tendance à y régresser
dangereusement. Dans presque toutes les écoles rurales du
district d’Obock, depuis le déclenchement du conflit
civil en 1991, aucun élève n’a été admis au collège.
Certaines de ces écoles, qui
fonctionnaient normalement au temps colonial, ont été
abusivement fermées au moment de l’Indépendance par
les nouvelles autorités du pays. Pire encore, depuis
plusieurs années, n’y sont invariablement assurées que
les classes de CI au CE, sans que curieusement les élèves
n’y puissent atteindre le niveau du cours moyen.
Incapacité des élèves de ces régions
à dépasser le niveau élémentaire ? Ou entrave délibérée
faite à la scolarité normale de ces enfants ? D’autant
que pour la majorité de ces enfants, l’école étant
inaccessible, traiter de la sorte les quelques chanceux
parvenant à s’inscrire trahit l’existence éhontée
d’une politique d’exclusion scolaire frappant une
partie de la population nationale.
Une politique discriminatoire que
l’inspecteur du premier degré de Tadjourah exécute
avec tellement de zèle en entravant, tant à
Tadjourah-ville qu’à l’intérieur de la région, les
procédures d’inscription des élèves, par des mesures
draconiennes qui n’existent nulle part ailleurs, décourageant
ainsi les parents de scolariser leurs progénitures.
Des parents d’élèves indignés
auxquels s’est joint le corps enseignant n’ont pu, par
leurs protestations, endiguer cette dérive autoritaire
tant cet inspecteur serait protégé au plus haut niveau
de son ministère.
Est-ce cela la politique de « L’Ecole
pour Tous » ? C’est bien la preuve qu’il existe
dans notre pays une Education à deux vitesses.
Syndicalisme
: Djibouti encore condamné
Le 4 ème
Congrès mondial de l’Internationale de l’Education
(I.E) s’est déroulé du 18 au 26 juillet 2004 à
Porto Alegre au Brésil. L’I.E est la principale
organisation mondiale regroupant les syndicats
enseignants de 161 pays, 315 organisations qui représentent
plus de 26 millions d’adhérents (es). Le SEP et le
SYNESED, représentant respectivement les enseignants
djiboutiens du premier et du second degré et tous deux
affiliés à l’UDT à l’échelle nationale et à
l’I.E au niveau international.
C’est à ce titre, que ces deux
syndicats ont été représentés à ce Congrès. Selon
le Délégué M. Souleiman Ahmed Mohamed, ex-Secrétaire
Général du Synesed et Secrétaire Général Adjoint de
l’UDT de Djibouti, à Porto Alegre : « notre pays
fait figure de brebis galeuse au sein des nations en
raison des violations répétées des libertés
fondamentales en général et syndicales en particulier.
Les discussions relatives à notre pays à ce congrès
étaient en total décalage avec les thèmes traités.
On se rend compte, dit-il, à quel point un pouvoir
liberticide et anachronique nous place honteusement à
la traîne du monde en terme de développement social et
même de développement tout court. La résolution
condamnant la République de Djibouti a été votée à l’unanimité».
Le thème principal du Congrès était
l’Education pour le progrès global avec comme sous-thèmes
: 1) Education : service public ou marché, 2) le droit
d’enseigner : Le droit d’apprendre et 3) Recrutement
d’enseignants qualifiés et leur maintien dans la
profession.

Le Président Lula à la
tribune
du 4ème
congrès mondial de l’Internationale de l’Éducation
Résolution politique de l’Internationale
de l’Éducation
RÉSOLUTION CONDAMNANT LE
GOUVERNEMENT DE DJIBOUTI
Le 4e Congrès mondial de
l’Internationale de l’Éducation, réuni à Porto
Alegre Brésil, du 22 au 26 juillet 2004:
Considérant que:
1. La quasi totalité des dirigeants
syndicaux des centrales et des organisations
enseignantes sont licenciés en raison des activités
syndicales entreprises entre 1995 et 1997.
2. La plupart d’entre eux ont connu
une répression policière sévère, des arrestations répétées
et des emprisonnements pour les mêmes raisons; les
leaders actuellement en activité sont persécutés dans
leur travail.
3. A chaque rencontre internationale,
le gouvernement "accrédite" et oppose aux
organisations légitimes des syndicats-maison lui
servant d’alibi.
4. Le gouvernement ne respecte pas
ses engagements lors des missions de conciliation
entreprises par des organismes internationaux tel que le
Bureau international du travail (BIT).
5. Le gouvernement refuse tout
dialogue direct et toute reconnaissance des syndicats
libres et indépendants dans le pays.
6. Cette attitude du gouvernement
constitue le véritable obstacle au développement
d’un syndicalisme authentique, source de progrès
social, et retarde d’autant l’avancement d’une
culture démocratique dans le pays.
Le quatrième Congrès mondial de
l’Internationale de l’Éducation
1. Condamne le gouvernement de
Djibouti pour les violations répétées des conventions
de l’OIT (87 et 98) relatives à l’exercice des
libertés syndicales et de la charte des Nations Unies
sur les Droits de l’Homme.
2. Exige du gouvernement:
• De procéder sans délai à la réintégration
professionnelle avec les droits pertinents de tous les
syndicalistes (enseignants et autres), sanctionnés pour
leurs activités syndicales;
• De mettre fin aux entraves à la
liberté syndicale en reconnaissant et respectant les
syndicats libres et indépendants démocratiquement
constitués et affiliés aux organisations
internationales telles que la Confédération
internationale des syndicats libres (CISL) et l’Internationale
de l’Éducation;
• D’ouvrir avec ces syndicats des
négociations visant à parvenir à une normalisation de
la situation syndicale dans le pays.
Lu
pour vous
ÉROSION,
DÉTRITUS, POLLUTION …
LA
SOMALIE, POUBELLE DE L’EUROPE
COURRIER
INTERNATIONAL N° 714 DU 8 AU 14 JUILLET 2004
CORRIERE DELLA SERA
Milan
Guerres des clans, balkanisation,
multiplications des Chefs de guerre,
massacres d’innocents, parcellisation de Mogadisho,
trafics d’armes et de drogue, des exilés partout dans
le monde : on connaît cette litanie des drames somaliens
consécutifs à la chute du Général Mohamed Siad Barré
en 1991. Depuis, les conférences de réconciliation se
suivent et semblent plutôt renforcer les belligérants
armés pour la succession du dictateur déchu dans un pays
en ruine. Celle qui se tient depuis quelques mois à
Nairobi ne semble pas offrir, elle non plus dans
l’immédiat, les perspectives d’une paix véritable
pour ce peuple frère. Reprenant un article paru dans la
presse italienne, «Courrier International» attire
l’attention sur un aspect méconnu, mais porteur de tous
le dangers : l’absence d’État et l’incapacité de
la communauté internationale à remédier à ce vide,
profitent pourtant à certains. La Somalie est
aujourd’hui devenue un véritable dépotoir où des
multinationales viennent se débarrasser de produits,
toxiques et peut-être même nucléaires.
Des containers suspects s’ensablent
régulièrement sur la côte somalienne, provoquant
maladies et comportements bizarres chez les animaux
marins. L’ONU s’est inquiétée des dangers de cette
pollution d’origine chimique et peut-être radioactive.
Le container est ensablé non loin de
là, sur une plage brûlée par le soleil de la Somalie
centrale. Personne ne veut s’en approcher et nous avons
du mal à décider les gens, épouvantés, à nous
accompagner pour que nous puissions le voir, le toucher et
le prendre en photo.
"Il est dangereux, il contient des
produits toxiques. Ceux qui habitent par ici ont eu des
malaises", explique Abdullahi Aboukar, un
pêcheur vivant à Igo, minuscule village du bord de la
mer, à 350 kilomètres de Mogadiscio. Il finit par se
laisser convaincre et nous montre le chemin.
La citerne cylindrique de 6,40 m de
long et d’un peu plus de 2 mètres de diamètre se
trouve à quelques kilomètres de là. Le sel et
l’action mécanique des vagues menacent de corroder le
container déjà rouillé.
Il est actuellement à 6- 7 mètres du
rivage; mais, lorsque la marée monte, l’eau
l’encercle et parfois l’emporte au large. "Mais
il ne s’éloigne pas. Il vogue pendant quelques heures,
il se déplace de quelques dizaines de mètres; puis il
s’ensable de nouveau sur la plage, au bord de l’eau,
là où les vagues se brisent", explique
Abdullahi.
La couche la plus superficielle des
containers, en métal et hermétique, tend à disparaître
et s’effrite dès qu’on la touche.
Personne ne sait ce que contient cet
objet étrange, mais, selon les mises en garde du PNUE
(Programme des Nations unies pour l’Environnement), il
pourrait renfermer des déchets toxiques, peut-être même
radioactifs, en provenance d’Europe et jetés à la mer.
Depuis longtemps déjà, la Somalie
fait partie des destinations où il est possible de se
débarrasser de déchets nocifs. Le pays connaît un état
de guerre civile permanente depuis la fin de l’année
1990 ; il est entre les mains de bandes armées qui ne
cessent de s’entre-tuer et qui contrôlent certaines
parties plus ou moins grandes du territoire. Il est
difficile de se déplacer dans le pays car on risque
constamment d’être attaqué.
Abdi Nur, le directeur adjoint de la
coopérative de pêcheurs de Maregh, un village situé à
15 kilomètres au nord d’Igo, nous décrit les
symptômes qu’il a constatés chez certains animaux
marins : « Nous avons relevé de
nombreux cas de cécité. Il est
parfois possible de pêcher avec les mains : les poissons
ne bougent pas.. Ils ne fuient pas. Quant aux tortues,
elles sortent déposer leurs oeufs sur le sable, mais
ensuite, au lieu de retourner à l’eau, elles avancent
toujours plus loin sur la terre ferme. »
LE TRAFIC DES DÉCHETS AUX MAINS DU
CRIME ORGANISÉ
Hussein Mohamud Ossobleh est le chef du
district d’El Dehere, un village perdu dans la brousse
somalienne, entouré d’oasis et de puits, à une
quinzaine de kilomètres de la mer. Maregh est sous sa
juridiction. « Nous avons envoyé de nombreux massages à
la communauté internationale, à l’ONU et à l’Union
européenne. Mais personne ne semble se soucier de nous et
de la catastrophe qui guette nos côtes et menace toute la
région. Il y a quelques mois, raconte Ossobleh,
visiblement inquiet, des nomades ont trouvé un énorme
bidon à Ragah Elle, un village près d’Adalé, à
quelques kilomètres de la côte. Ils ont réussi à
enterrer avec l’aide de la population locale.
Maintenant, à cet endroit, le terrain se soulève comme
si le cylindre et son contenu mortel étaient en train de
gonfler.»
Impossible de dialoguer avec les gens
du PNUE, dont le quartier général est à Nairobi : les
commentaires sont brefs et du genre : ne savons rien, nous
mènerons l’enquête tard. Impossible d’obtenir un
rendez-vous ou document.
Mais un fonctionnaire de Genève, qui a
insisté pour garder l’anonymat, commente : « Nous
savons très bien que le trafic est désormais entre les
mains du crime organisé. Dans les pays occidentaux,
l’élimination des déchets coûte 250 dollars la tonne;
en Somalie, il ne coûte que 2,5 dollars. Il n’est pas
difficile d’imaginer les profits considérables que
génère ce trafic. Nous savons que des bateaux naviguent
au large des côtes extrêmement poissonneuses de l’Afrique
et déchargent tout et n’importe quoi. Les containers
qui s’ensablent sur la côte ne sont qu’une infime
partie des caisses qui gisent au fond de la mer.
C’est surtout là qu’est le danger.
Et il ne s’agit pas seulement de substances chimiques
toxiques, mais également de déchets radioactifs,
provenant de centrales nucléaires, et de déchets plus
banals, issus de produits hospitaliers. Lorsque les
containers et les citernes usés et rongés par
l’érosion, déverseront leur contenu mortel dans la mer
somalienne, ce sera la catastrophe. »
Massimo A. Alberizzi
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