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Éditorial
MAIS OÙ SONT DONC PASSÉS
LES INTELLECTUELS ?
Quelle que soit l’évolution
historico-politique de notre pays, personne ne peut nier
que des Djiboutiens tels que Ahmed Dini, Mohamed Ahmed
Issa dit Cheikho, Mahmoud Harbi, Omar Osman Rabeh, et bien
d’autres ont combattu fièrement pour libérer leur pays
du joug colonial. Si, pour certains cette lutte avait
été l’idéal d’un pays, d’une Nation qui s’accepte
avec ses différences, il en a été autrement pour d’autres,
cherchant juste à remplacer le colon.
Pour ne citer que Cheiko, son plaidoyer
de mars 1991 avait démontré les limites de la
tolérance, le régime n’étant pas près à mesurer l’ampleur
des changements qui s’opéraient partout ailleurs de par
le monde. C’est au sein de son parti qu’il expliquait
l’universalité des droits, celui surtout de penser, de
choisir ses idéaux dont la Démocratie se devait
désormais d’être le fondement : « Un parti unique
qui a quatorze ans d’existence est comme un enfant
majeur dans notre religion, capable de procréer, donc
notre pays, une République, a le même âge que cet
homme. Nous devons nous mettre à changer ce pays et son
mode fonctionnement, donc à considérer l’environnement
dans lequel nous vivons. Il ne peut y avoir de parti
unique parce que seul Dieu est unique» avait-il dit
à l’époque. Des intellectuels plus discrets versés
dans les lettres ont également participé à la formation
de notre liberté d’expression, comme Abdourahman Waberi
et bien d’autres…
Mais aujourd’hui, la plupart de nos
intellectuels djiboutiens ne sont pas disposés à remplir
leur rôle. Beaucoup ont trahi l’espoir que les
populations plaçaient en eux. Où est donc passée l’expression
libre des centaines de bacheliers, des dizaines de
maîtrisards, et des quelques 3e cycle arrivant chaque
année sur le marché du travail ? Faudra-t-il dorénavant
distinguer entre « nos intellectuels » et « nos
diplômés » ?
Y a-t-il lieu de revoir la notion d’intellectuel
? A ce propos, le Larousse nous apprend que l’intellectuel,
c’est celui dont la profession comporte essentiellement
une activité de l’esprit ou qui a un goût affirmé
pour les activités de l’esprit. Pour Le Robert,
il s’agit d’un homme chez qui prédominent les
activités de l’esprit. Donc c’est bien cela. L’intellectuel
est censé produire de la pensée plutôt que produire la
matière économique, voire la matière politique,
elle-même.
Vociférant hier au passage de la
caravane gouvernementale, la plupart des intellectuels se
retrouve aujourd’hui dans le convoi de la caravane et
dans le rôle d’élites prédatrices. Pas tous
heureusement, mais beaucoup attendent à l’affût le
rite des remaniements ministériels pour s’insérer dans
les rangs du cercle du pouvoir. Pour y parvenir, certains
vont créer une galaxie d’associations dont les
objectifs inavoués consistent à rappeler au pouvoir qu’ils
sont là.
Or, ce qui est demandé aux
intellectuels, c’est une attitude de recul et une
aptitude à se mettre à distance des différents
protagonistes afin de servir éventuellement de relais aux
opinions démocratiques des uns et des autres, tout en les
alimentant.
Comme le disait Raymond Aron, on ne
peut pas être en même temps homme d’action politique
et homme d’étude sans porter atteinte à la dignité de
l’un ou de l’autre, sans manquer à la vocation de l’un
ou de l’autre.
Malheureusement à Djibouti, la mission
de l’homme politique a été pervertie par le régime en
un simple gagne-pain opportuniste, très peu compatible
avec l’objectif de la construction de la Nation. La
déconfiture des intellectuels est encore plus accentuée
plus aujourd’hui qu’hier à Djibouti, le sommet de la
non participation à la vie démocratique de leur nation,
une vie démocratique qu’ils appellent pourtant de leur
vœux dans le privé, relèvant trop facilement pour eux
des injonctions d’un système répressif,
maître-chanteur es salaire et travail. A leur décharge,
rappelons néanmoins que cette affaire est aussi de la
responsabilité de notre époque, où les pays nantis qui
offraient l’asile à l’âme tourmentée ont largement
déclaré forfait. Il suffit de voir dans quelle misère
matérielle et morale pataugent les réfugiés politiques
en Europe et en Amérique, quel que soit leur pays d’origine.
Mais il n’y a pas de décharge à sa
responsabilité morale envers le pays qui vous a vu
naître. Parce que sa contribution est décisive dans la
définition de l’identité nationale et dans la
revendication du droit à la vie et de la liberté, la
démission de l’intellectuel est beaucoup plus grave que
les compromissions mercantiles des semeurs de trouble
patentés que sont les piliers de ce régime.
S’il ne devait rester qu’un seul
privilège à tout intellectuel digne de ce nom, ce serait
bien celui de ne pas bêler avec le troupeau docile des
serviles uniquement préoccupés de leur réussite
personnelle.
Brèves
nationales
Tragique accident de la route
:
Un ami nous a quittés
Des collisions souvent mortelles
surviennent de nuit sur la route nationale entre Djibouti
et le PK52, généralement causées par des poids lourds
empruntant cette voie. Ainsi, dans la soirée de vendredi
dernier, un poids lourd immobilisé sur la chaussée a
été violemment percuté par un véhicule rentrant de
Tadjourah. Bilan tragique : un mort sur le coup et quatre
blessés, dont le chauffeur grièvement atteint. L’homme
qui a perdu la vie dans cet accident meurtrier était
notre ami et s’appelait Abdoulkader Ahmed Farradé.
Le défunt était bien connu à
Djibouti où il comptait de nombreux amis. Homme de
culture, cet intellectuel affable avait exercé de hautes
responsabilités en Ethiopie dans les années 80. En
février 2003, Abdoulkader Ahmed Farradé avait participé
au symposium Afar organisé à Djibouti, aux côtés de
son ami Djamaleddine A. Redo, cocréateur, avec notre
actuel vice-président Ahmed Abdallah dit Dimis, de l’alphabet
afar en 1976.
Profondément attristées par la
brutale disparition de ce quinquagénaire de valeur, l’ARD
et la rédaction de Réalité adressent leurs
sincères condoléances à toute la famille et aux proches
du regretté Abdoulkader Ahmed Farradé. Qu’Allah l’accueille
en Son Paradis Eternel. Amin.
INNA LIHHAH WA INNA ILAYHI RAAJI’UUN.
Listes électorales :
Inscriptions interrompues au 5 ème
arrondissement
Alors que le ministère de l’Intérieur
invite régulièrement les citoyens à s’inscrire sur
les listes électorales et à l’approche de la clôture
des inscriptions officiellement fixée au 31 décembre,
quelque chose ne tourne pas rond au 5 ème
arrondissement de la Capitale. Selon des informations
concordantes recueillies par Réalité, les
citoyens résidant dans ce secteur n’arrivent plus à s’inscrire
sur les listes électorales depuis plus de deux semaines,
officiellement, dit-on, par manque de formulaires
administratifs.
Si la prédation instituée par la
mauvaise gouvernance prive des services entiers de l’administration
de tels documents, tout laisse à penser que la manœuvre
est cette fois-ci politique. Entre farces et fraudes, les
élections demeurent pour ce régime de simples
formalités… administratives, avec ou sans documents. En
empêchant de la sorte les citoyens de s’inscrire, le
régime leur indiquerait-il sa voie d’une sagesse
impuissante consistant à ne pas se fatiguer à essayer de
s’inscrire ?
Revendication salariales :
Les cheminots réclament leur dû
Depuis quelques mois, rien ne va plus
pour les agents du Chemin de fer, privés du paiement
régulier des salaires. On se souvient que dès la
rentrée, les cheminots avaient bruyamment tenté à
plusieurs reprises de bloquer la circulation sur le
boulevard de la République, à hauteur du passage à
niveau. Ainsi, dimanche dernier, ils ont de nouveau
manifesté leur mécontentement en tentant d’interdire
la circulation dans ce secteur. Fidèle à ses manies
répressives, le régime a immédiatement disposé les
forces de l’ordre sur ce parcours. En fin de matinée,
un compromis aurait été trouvé entre la direction du
CDE et les travailleurs en colère. Les affrontements ont
donc été évités de justesse.
Jusqu’à quand le régime fera-t-il
la sourde oreille ?
Le PDD coule à Tadjourah :
Son comité rejoint l’ARD
Après avoir pris connaissance de l’exclusion
par l’UAD du Parti Djiboutien pour le Développement (PDD),
le comité de l’annexe de Tadjourah de ce parti nous a
adressé une lettre de démission collective, signée par
le président, le vice-président et le secrétaire
général de la section PDD de Tadjourah. Le texte,
respectivement signé par MM. Houmed Mohamed Halloïta,
Youssouf Omar Houmed, Ali Mohamed Ali et Abbas Mohamed
Osman, déclarant agir au nom de tous les militants PDD de
Tadjourah, annonce leur ralliement à l’ARD, tout en
réaffirmant leur soutien indéfectible à l’UAD. Cette
démission serait motivée, selon eux, par le « manque
de transparence des responsables du PDD».
A chacun son lecteur :
Le « Progrès » végète
Ses rares lecteurs l’auront remarqué
: lorsqu’il s’agit de remplir sa mission qui consiste
à dénigrer l’opposition, en insultant ses
représentants s’il le faut, notre confrère « Le
Progrès » passe presque toujours par de prétendus
courriers des lecteurs. Ainsi, dans une récente édition,
ce pamphlet de bas étage prétend décrédibiliser toute
l’opposition en s’en prenant à notre journal.
Il ne s’agit pas pour nous de
répondre, ni ici ni ailleurs, à cette littérature de
propagande, mais juste de faire remarquer que les lecteurs
de la presse du chef de l’Etat ne semblent prendre la
plume que pour insulter, à défaut d’argumenter. Tout
comme nos lecteurs auront noté qu’aucun courrier que
nous publions ne porte atteinte à la dignité de qui que
ce soit : les sujets susceptibles d’inviter au débat
sont suffisamment variés pour que nous remplissions nos
pages de telles inepties. Le seul courrier ad hominen,
que nous avons par ailleurs publié sans aucune
hésitation, est celui qui nous vaut d’être
actuellement traîné en justice : il dénonçait certains
abus de confiance dont l’actuel ministre de la Défense
s’était rendu coupable au sein de sa communauté.
Pour le reste, ayant plus sérieux à
faire qu’à polémiquer avec ces plumitifs
réquisitionnés, nous osons confraternellement proposer
à la rédaction du « Progrès » un sujet de réflexion
sur une actualité brûlante, récemment traitée même
par son ennemi intime, le journal tout aussi
gouvernemental « La Nation ». Question posée au pion du
RPP : « Est-ce que le riz indien, détourné par la
Présidence comme nous l’avions dénoncé, figurait au
menu des rations alimentaires récemment distribuées aux
populations de Dorra victimes de la sécheresse » ?
Sorties présidentielles :
L’ermite d’Haramous à Ali-Sabieh et
Arta
Ainsi que nous l’annoncions la
semaine dernière, l’ermite d’Haramous, autrement dit
le candidat solitaire, s’apprête à entamer des visites
éclairs dans le pays profond. Selon nos informations, il
devrait visiter dans le courant de ce mois les deux
districts du Nord. C’est bien connu : quand « Réalité
» annonce, le régime renonce ou improvise.
Ainsi, déprogrammant sa visite prévue
à Obock, le candidat solitaire s’est rendu à
Ali-Sabieh le week-end dernier, officiellement pour y
faire ses ablutions à l’eau d’Il Jano et prier. Dans
l’après-midi, la colonne présidentielle composée d’une
noria de 4x4, s’est ébranlée en direction du village d’Arta,
où le docteur honoris causa aurait tenu un conclave
limité à ses plus proches conseillers. Tout ceci dans l’indifférence
générale.
« Réalité » ne manquera pas de
relater les faits et gestes d’un candidat fatigué à sa
propre succession, histoire de lui rappeler que cette
fois-ci, la partie est loin d’être gagnée, malgré la
révision complète de la machine à frauder.
La LDDH dénonce la répression à
Arhiba :
Pluie de balles et arrestations abusives
Dans un communiqué de presse daté du
11 décembre 2004, la Ligue Djiboutienne des Droits
Humains (LDDH) proteste vigoureusement contre la
répression sauvage des manifestants d’Arhiba. Son
président Jean-Paul Abdi-Noël a vivement réagi en ces
termes :
« Le mardi 7 décembre 2004, suite
à une « épreuve de pluie », la population du « ghetto
» d’Arhiba a manifesté pour démontrer sa
désapprobation contre l’inaction des services de l’État
sur sa situation sanitaire dans ce quartier populaire.
C’est, parce qu’inondée, que cette
population avait bloqué la circulation pour une urgence,
car confiné dans un état sanitaire déplorable.
Cette action interpellait, entre
autres, le Ministre de l’Habitat, de l’Assainissement
et de l’Environnement du Territoire qui se devait de
prendre ses responsabilités en viabilisant tous les
quartiers.
Encore une fois, la fusillade a
crépité sur la population civile, en blessant les jeunes
d’Arhiba, alors que le Conseil des Ministres pavoisait
tranquillement à quelques pas de là.
En cette période pré-électorale et
comme avant le cycle des importantes élections
présidentielles, faut-il encore s’attendre à des
emprisonnements, à des morts mystérieux, à des tirs à
balles réelles sur des civiles manifestants ?
Alors, faut-il maintenir une équipe au
pouvoir qui n’accepte même pas une simple manifestation
sanitaire, une simple démonstration afin d’éradiquer
tous les fléaux endémiques, entre autre, l’évolution
exponentielle du paludisme. . . ?
Tout est possible, surtout quand un
coup d’État électoral en faveur du maintien d’une
politique foncièrement dictatoriale est non seulement
programmé, mais soutenu et encouragé par des éléments
non nationaux, par des éléments proches des groupes
mafieux ?
La Ligue Djiboutienne des Droits
Humains (LDDH):
- reste très, très inquiète de la
restauration de la politique de répression à l’égard
des populations civiles, qui revendiquent et manifestent
pacifiquement leurs droits de citoyens, leurs droits
prévus par la Constitution, leurs droits fondamentaux
prévus par les deux Pactes Internationaux récemment
ratifiés, ( plus de deux ans, au moins) par la
République de Djibouti ;
- lance un Appel pressant à la
Communauté Nationale et Internationale afin que les
jeunes arbitrairement incarcérés à Gabode soient
immédiatement relaxés, et que tous les autres jeunes
encore en garde à vue regagnent rapidement leur foyer.
Brigade municipale :
De quelle municipalité ?
Le statut de Djibouti-ville, prévu par
l’Accord de paix du 12 mai 2001 signé entre le
FRUD-armé et le gouvernement, serait-il miraculeusement
entré en vigueur ? C’est à se le demander, à en
croire la presse officielle. « La brigade municipale
en action » : c’est sous ce titre ronflant que le
journal gouvernemental « La Nation » a consacré lundi 6
décembre, un article à l’unité récemment mise en
place en vue de lutter contre les comportements inciviques
( constructions illégales, dégradations de la voie
publique, dépôts d’ordures sur la voie publique ) le
tout relevant désormais de contraventions dont les
produits iront certainement dans les poches des
prédateurs patentés. Contravention : le mot est lancé ;
la mauvaise gouvernance prédatrice privilégie les
amendes avant de s’amender elle-même.
Comment peut-on parler de municipalité
dans un pays où il n’existe jusqu’à présent aucune
élection municipale ? Qui a élu un maire depuis l’Indépendance
? Pourquoi sans cesse fuir la vérité en mettant la
charrue avant les bœufs ? Le jour où le maire et le
conseil municipal seront élus, les autorités du district
pourront valablement mettre en place une police
municipale. Pour l’heure, les agents de la nouvelle
brigade mobile équipée d’un seul véhicule, s’apparentent
plus à des distributeurs de contraventions abusives.
Que le premier philosophe de l’opacité,
en l’occurrence le chef de l’État, fasse montre de
civisme avant d’importuner des citoyens trop vite taxés
d’activité incivique !
Malaise
dans la société djiboutienne
Comme le démontre ce
courrier, le "narcissisme des petites
différences" qu’évoque Freud est instrumentalisé
à Djibouti par des affranchis-héritiers fondant leur
domination sur la destruction du sentiment national.
Un malaise perceptible mine notre
société, marquée à la fois par l’effondrement et l’effritement
des valeurs morales, ainsi que par la violence
néocoloniale, qui se manifeste non pas directement, mais
le plus souvent dans le « discours officiel » lénifiant
revêtant la forme d’une véritable « diarrhée
verbale». Violence enfin des institutions qui enferment
les individus dans des carcans rigides, qui refusent la
prise en charge des opinions diverses, du pluralisme de
notre société. Djibouti est devenue une taupinière où
se cultive la médiocrité et la suffisance ; taupinière
dans le sens où rien de grand ne pousse, ne vient remuer
les eaux stagnantes du conformisme.
On rétorquera à ce propos que la
situation a changé depuis le multipartisme intégral.
Quoi que l’on dise, on ne pourra pas nous enlever ce
sentiment d’impuissance et de frustration. Que l’on
nous explique si cela est vrai, pourquoi les mêmes maux
se retrouvent toujours (mais sous des formes
édulcorées), qui ont miné par le passé la vie
politique de notre Nation : dictature du parti unique, RPP
et sa version moderne UMP, Assemblée nationale
monocolore.
Le poids du passé : le mythe de l’unité
et du consensus.
S’il est un mythe qui a joué un
rôle essentiel dans l’histoire de la culture politique
djiboutienne, c’est bien celui de l’unité. Dans la
culture politique nationale, du moins chez la classe
dirigeante, la notion d’ « unité » est élevée au
rang de mythe, sans que l’on puisse donner une
définition exacte de ce concept. Unité : oui lorsqu’elle
participe seulement d’une exigence de paix civile, de
tolérance, bref de réunion autour de valeurs saines. Non
si elle évite la diversité et le pluralisme des
opinions.
En fait, tout s’est joué pendant l’Indépendance.
Sous prétexte de lutter contre le tribalisme (l’unité
du Peuple revient comme un leitmotiv à partir de 1975),
on a étouffé dans l’œuf toute velléité d’indépendance
d’esprit et de sens civique. Les conflits ordinaires ont
été disqualifiés de facto en étant constamment
rapportés comme une menace de guerre civile ou comme l’amorce
d’un complot. L’élite politique en arriva à
défendre une conception presque rigide de la notion d’unité,
tendant à exacerber la distance entre les gouvernés,
cantonnés dans la misère morale. C’est pourquoi
certains signes observables chez les dirigeants politiques
au pouvoir font qu’ils sont devenus les héritiers du
colonisateur.
La transformation du parti RPP en
parti-Etat, on l’a vu, n’a pas pu avoir d’autre
effet qu’un dédoublement inutilement coûteux des
structures et des instances de l’État, ainsi qu’une
gestion saine de celui-ci au rythme du parti unique. Du
reste, ce parti en était-il encore un, du moment que les
Djiboutiens en étaient tous obligatoirement membres ?
Enfin, la primauté du parti sur l’Etat
nous paraît difficilement acceptable : par principe, l’Etat
reste premier et les partis politiques appelés à se
succéder au pouvoir demeurent à son service. Le parti
devenu une institution suprême a envahi tout l’appareil
politico-administratif ; le népotisme et le militantisme
d’une part, la médiocrité d’autre part, l’emportent
généralement sur la vertu et la compétence. De ce fait,
la notion du Bien et du Mal se confond avec la
générosité du parti-Etat et la sanction des
fonctionnaires coupables devient un non-sens. Le RPP
(comme sa version moderne de l’UMP) est devenu la seule
norme de référence.
Une telle organisation conduit
inévitablement à un monisme politique et à une
concentration du pouvoir à outrance par sa
personnification. Le Président de notre pays est à la
fois le chef du gouvernement et celui d’une Assemblée
monocolore dont l’opposition est exclue, qui laisse peu
de place à la responsabilité des fonctionnaires et des
« élus » normalement au service de l’intérêt
général. Dès lors, les rapports avec la population sont
verrouillés : la liberté d’expression est pratiquement
supprimée au détriment d’une saine critique du
fonctionnement des institutions de l’État. La gestion
des deniers publics obéit aux impératifs partisans et
fait office de « caisse» du parti-Etat, mise à la
disposition des autorités du pays qui se comportent comme
une véritable nomenklatura: chacun y puise à sa guise et
selon son rang.
Le fonctionnement de nos institutions
tel que décrit ci-dessus est bien connu et encouragé par
les bailleurs de fonds et partenaires étrangers. Comment
peut-on trouver normal et juste de demander au Peuple, qui
en a été spolié, de rembourser les prêts consentis par
ces partenaires et qui ont été détournés par les
prédateurs du régime ? Il est dès lors injuste et
inhumain que ce même Peuple soit obligé de subir le
poids des crédits dont il n’a pas bénéficié et qui
fructifient pourtant pour d’autres responsables. L’Indépendance
tant attendue par notre Peuple est devenue une vue de l’esprit,
la métaphore d’une autre réalité : celle de la
domination de l’affranchi-héritier, coupable d’opprimer
ses concitoyens décolonisés. L’ordre social instauré
depuis l’Indépendance ne change pas en son rapport avec
la réalité djiboutienne. Ce qui a constitué dans sa
première phase (et nul ne peut nier que nous en sommes
restés à ce stade) à récupérer le pouvoir colonial
sans en changer ni la forme ni le contenu. L’Indépendance,
dans la mesure où elle n’a pas instauré un ordre
radicalement nouveau, n’a pas créé d’autres rapports
interpersonnels, reconduisant ceux de l’époque
précédente.
Ce que l’illustre défunt Ahmed Dini
avait craint est devenu une réalité. Voici ce qu’il
avait écrit dans « Le Populaire », journal de la LPAI :
« notre Indépendance ne sera ni le cadre ni le
prétexte ou l’occasion de seulement remplacer des
Blancs européens par des Noirs autochtones qui
perpétueraient les mentalités, attitudes et
comportements de leurs prédécesseurs et maîtres d’hier
». Ce sage conseil du plus illustre fils de notre pays n’a
pas été écouté. Voici ce qu’il en advint dans la
réalité : « tous les défauts et abus des
fonctionnaires coloniaux ont été non seulement
conservés par nos propres compatriotes qui ont hérité
des fauteuils des Blancs, mais les ont aussi poussés à
leur paroxysme. Réalité n°4 du 15 mai 2002).
Très vite, les inadaptations se font
jour. Mais qu’a-t-on fait en vérité ? Seul le
replâtrage est possible, créer est interdit à l’affranchi-héritier,
car ce serait chercher la légitimité ailleurs que dans
le système du pouvoir du Maître : c’est ouvrir la voie
au retour du refoulé, avec lui d’autres compétences, d’autres
élites. Dès lors, la seule posture possible est celle de
la philosophie du « comme si », chère à Otto Weininger.
Les retouches ont un petit goût de transgression qui tout
à la fois effraie et rassure : on risque d’adultérer
la pureté des modèles et donc de ne plus se faire
reconnaître de ses maîtres, de ne plus apparaître aux
yeux de la masse comme légataires universels de ceux-là.
Mais les écarts que l’on se permet, si minimes
soient-ils, donnent un sentiment d’initiative et de
puissance.
Ce qu’il est difficile de faire, ce
qui est considéré comme impossible pour nos dirigeants,
c’est la refonte des programmes politiques sur la base
de la culture effective du grand nombre. Qu’en est-il en
réalité ? Elle demeure un mirage et un alibi. Notre
tradition, nos langues nationales, notre modernité les a
disqualifiées. Le retour à la tradition sonne faux dans
la bouche de nos dirigeants. Qui n’évoquent ces valeurs
traditionnelles que pour mieux asseoir leur domination.
Tradition : c’est devenu le thème favori du groupe
dominant qui divertit des problèmes urgents du partage
des responsabilités et des richesses, qui se donne bonne
conscience en prétendant veiller au patrimoine culturel,
se cherche une légitimation ex nihilo comme représentant
et sauveur d’une culture menacée. Tandis que, dans la
réalité, dans la pratique quotidienne, les disqualifie
par la clochardisation de ceux qui en sont encore les
véritables porteurs, c’est-à-dire la masse réduite à
l’expectative et rongés par tous les maux : Sida,
pauvreté, etc.
Mais trêve ! Que ne sert de répandre
un tel déluge de paroles! Il faut agir, pas se lamenter.
Communiqué
de l'UAD
UNION POUR L’ALTERNANCE
DEMOCRATIQUE
(ARD, UDJ, MRD)
Djibouti, le 13 décembre
2004
COMMUNIQUE
Le monde a célébré le 10 décembre
la journée des Droits de l’Homme. Sa commémoration
invite tout un chacun à dresser un état des lieux et à
œuvrer davantage à leur renforcement. Ce n’est pas un
hasard si, à Djibouti, le régime en place a préféré
passer cet événement sous silence, et pour cause : la
promotion, même sous la forme d’une propagande
officielle, des Droits de l’Homme ne peut aucunement
contribuer à consolider les ténèbres de la
méconnaissance sur lesquelles se fonde son arbitraire. Et
ce n’est pas la tragique répression de paisibles
manifestants, survenue à Arhiba mardi dernier, qui
démentira le mépris dans lequel ce régime dictatorial
tient les citoyens. Car, dans l’ensemble des domaines
où la consolidation des droits humains fondamentaux
devrait être visible et accompagner le processus de
développement économique, la République de Djibouti est
malheureusement à la traîne, au regard des
améliorations généralement observables de par le monde.
Car, ici, le simple fait d’exiger l’évacuation
des eaux pluviales dans les quartiers inondés donne lieu
à une répression sauvage à coups de balles réelles et
à d’arrestations abusives.
Tout aussi gravement, l’on assiste à
l’instauration d’une chape de plomb plus lourde qu’à
l’époque du parti unique de jure :
- le multipartisme intégral n’est
que de façade, puisque les fraudes électorales, dont le
parti unique n’avait pas besoin du fait de son monopole,
sont maintenant érigées en norme pour valider l’usurpation
par les urnes;
- le droit à l’obtention d’une
carte d’électeur relève désormais d’une faveur
uniquement accordée à tous ceux que les multiples formes
de chantage rendent vulnérables ;
- le droit inaliénable à la
citoyenneté est refusé à de larges franges de la
population, par le refus de d’enregistrer les naissances
et par celui de délivrer les cartes d’identité
nationale : même une situation temporaire issue de la
colonisation n’a pas été pour le moment régularisée
;
- le droit au travail demeure
illusoire, malgré le prétendu concours d’accès à la
Fonction Publique, le recrutement des agents de l’Etat
devenant une occasion pour les dirigeants de fidéliser
une clientèle tribale en lui réservant l’accès
exclusif aux richesses nationales ;
- le nouveau Code du Travail
porte encore plus atteinte aux libertés syndicales, par
la suppression du salaire minimum garanti comme de toute
organisation syndicale véritablement indépendante et
représentative des travailleurs;
- la nouvelle politique de l’habitat
constitue une épée de Damoclès sur la tête des foyers
modestes vivant dans les quartiers anciens, insalubres et
déshérités de la Capitale, le plus souvent dans l’impossibilité
financière, pour cause d’une détérioration de leur
pouvoir d’achat due aux multiples pressions fiscales, de
racheter un toit que la période coloniale leur avait
octroyée en concession provisoire ;
- fondement de tout Etat de droit, il
n’existe aucune Justice indépendante, ni aucun
tribunal de contentieux administratif censé protéger le
citoyen contre les abus, toujours plus nombreux, du
pouvoir en place.
Tant que perdurera ce déficit
démocratique, toutes les formes de répression seront
utilisées par le régime.
En conséquence, l’UAD
- Dénonce les atteintes multiformes
portées par le régime contre la concrétisation et le
renforcement des droits inaliénables des citoyens
djiboutiens, et lance un appel pressant à l’opinion
nationale pour qu’elle revendique son droit à la vie ;
- Condamne les auteurs des atrocités
commises contre les paisibles manifestants d’Arhiba
- Exige la libération de tous les
manifestants arrêtés dans le cadre de ces événements.
Enfin, l’UAD attire l’attention de
la communauté internationale sur les conséquences à
très court terme qu’une telle situation de non-droit
risque d’engendrer pour une paix civile en l’absence
de laquelle tout effort de développement reste vain.

Lu
pour vous
Pour mieux restituer
cette journée dans le contexte actuel des relations
internationales, voici l’interview accordée par le
président de la Fédération internationale des ligues
des droits de l’Homme à Afrik.com.
DROITS DE L’HOMME ET LUTTE
ANTI-TERRORISTE :
LA TORTURE SOUS-TRAITÉE
Sidiki Kaba, président
de la FIDH, s’exprime à l’occasion de la journée
internationale des droits de l’Homme
jeudi 9 décembre 2004, par Saïd Aït-Hatrit.
Comment les impératifs de lutte contre
le terrorisme ont conduit, depuis trois ans, partout dans
le monde, à une dégradation des Droits de l’Homme ?
Comment les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en arrivent
aujourd’hui à faire sous-traiter les interrogatoires
musclés de leurs prisonniers par des Etats peu regardants
des droits humains? Sidiki Kaba, président de la FIDH,
répond à ces questions à l’occasion de la journée
internationale des Droits de l’Homme, célébrée ce
vendredi 10 décembre.
Au Maroc et en Tunisie, à Djibouti et
en Mauritanie, comme en Grande-Bretagne, en France ou en
Tchétchénie, les nouveaux impératifs internationaux de
lutte contre le terrorisme ont conduit à un recul de la
défense des droits humains. Parce que les puissances
internationales ont décidé que sécurité et liberté
sont antinomiques. Au grand dam de Sidiki Kaba, président
de la Fédération internationale des ligues des droits de
l’Homme (FIDH), qui fait le point avec Afrik.com sur la
situation des droits humains dans le monde. C’est
justement dans ce contexte que « la pression doit être
maintenue avec encore plus de ténacité», souligne-t-il,
ce vendredi, à l’occasion de la journée internationale
des droits de l’Homme. L’avocat sénégalais explique
comment les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en sont
arrivés à faire sous-traiter les interrogatoires
musclés de leurs prisonniers, soupçonnés de terrorisme,
par des pays qui offrent l’avantage de pratiquer encore
la torture. Oubliant ainsi la vocation universelle des
droits de l’Homme. La FIDH a été créée en 1922. Elle
fédère aujourd’hui 142 ligues de défense des droits
de l’Homme dans près de 110 pays.
Afrik.com : Par quels moyens la FIDH
œuvre-t-elle à la défense des droits de l’homme ?
Sidiki Kaba : Notre principe est qu’il
y a une situation universelle des droits de l’Homme, qui
appelle une réponse universelle. Nous oeuvrons à sa
défense par une panoplie d’actions, en justice, de
protestation, d’enquêtes, de lobbying, de mobilisation
et de diplomatie des droits de l’Homme. Selon les
circonstances, nous utilisons les actions les plus
appropriées pour le maximum d’efficacité.
Afrik.com : Comment réalisez-vous vos
enquêtes, notamment dans les pays où vous êtes mal
acceptés...
Sidiki Kaba : Nous ne rentrons jamais clandestinement dans
un pays. Nous travaillons à ciel ouvert. Nous prévenons
les autorités que nous avons connaissance d’une
situation de violation des droits de l’Homme, de telle
sorte que nous puissions avoir les points de vue des
victimes, des autorités, des organisations indépendantes
et de tout autre témoin capable de confirmer ou infirmer
notre thèse.
Afrik.com : A-t-on souvent refusé l’entrée
d’une équipe de la FIDH dans un pays ?
Sidiki Kaba : Cela arrive actuellement
en Mauritanie. Les autorités considèrent les membres de
l’association mauritanienne de défense des droits de l’Homme,
avec laquelle nous travaillons, comme des terroristes.
Nous avons pourtant condamné les actions terroristes et
nous avons depuis longtemps mis en garde les autorités
contre une dérive autoritaire qui risquerait de
déboucher sur une crise. Mais ces mises en garde sont
considérées comme des attaques contre le gouvernement.
Nous ne sommes pas contre le pouvoir, nous sommes un
contre-pouvoir.
Afrik.com : Vous dites que les
défenseurs des droits de l’Homme sont considérés
comme des terroristes. Sont-ils traités comme tels ?
Sidiki Kaba : C’est une façon de
parler, mais il y a bien des pays où ils sont
pourchassés. C’est le cas de la Tunisie, du Zimbabwe,
de la RDC (République Démocratique du Congo, ndlr), de
la Mauritanie. A l’issu du Forum des ONG, organisé du
20 novembre au 4 décembre avec la Commission africaine,
les autorités mauritaniennes ont arrêté plusieurs de
leurs ressortissants qui avaient participé à la
rencontre et rentraient chez eux. Une femme l’a été en
état de grossesse et a dû accoucher dans des conditions
dramatiques, amenée de la prison à l’hôpital, puis de
l’hôpital à la prison, après l’accouchement.
Récemment, la Liprodor (Ligue pour la promotion et la
défense des droits de l’Homme, Rwanda, ndlr), avec
laquelle nous sommes affiliés au Rwanda, a été dissoute
et ses dirigeants, pourchassés, ont dû fuir. Ils sont
recherchés à l’heure actuelle. Car ils sont
considérés comme des opposants au pouvoir en place. Mais
nous ne dénonçons pas pour dénoncer. Nous le faisons
toujours sur la base de preuves.
Afrik.com : Les pressions
internationales semblent efficaces - en Libye par exemple
- pour pousser des Etats à se démocratiser. Mais la
question des droits de l’Homme paraît toujours
secondaire. Cela a été le cas en Tunisie, lors du
passage du Président français, qui a affirmé que le
premier des droits était de pouvoir manger, et en
Algérie, avec la question des « disparus»...
Sidiki Kaba : Lors de la Conférence
mondiale sur les droits de l’Homme de Vienne, en 1993,
il a été répété qu’aucune raison ne peut-être
invoquée pour violer les droits de l’Homme. Quand la
parole est bâillonnée, il va de soit que cela aboutit à
la crise.
On ne peut pas dire : « On vous donne
à manger, alors taisez-vous », ni « on ne vous donne
pas à manger, mais vous pouvez parler ». Les droits sont
liés. En ce qui concerne les « disparus » en Algérie,
nous sommes résolument avec eux et nous nous battons aux
Nations Unies pour que des Conventions soient adoptées,
que les proches puissent faire leur deuil. Quant aux
pressions internationales, notamment économiques, nous
faisons nous même pression sur les Etats pour que cette
arme soit utilisée. Mais nous sommes prudents avec l’embargo,
car il touche toujours les populations civiles. Au
contraire des dirigeants, qui sont visés, mais qui
arrivent souvent à les détourner pour vivre très bien.
C’est pourquoi nous appelons à la prise de mesures
individuelles contre les dirigeants, comme cela sera
peut-être le cas en Côte d’Ivoire, à partir du 15
décembre, contre les autorités et les forces rebelles,
si elles ne font aucun effort pour débloquer la crise.
Afrik.com : La lutte contre le
terrorisme a restreint les libertés individuelles dans de
nombreux pays africains...
Sidiki Kaba : Même en Europe, en
Grande-Bretagne, en France... la lutte contre le
terrorisme est un alibi pour restreindre les libertés. En
Grande Bretagne, un ressortissant étranger arrêté dans
une affaire de terrorisme peut être gardé indéfiniment
en prison. La torture est devenue d’une insoutenable
banalité. Même en Europe. Lorsque l’on entend la
justice britannique dire que l’on peut utiliser des
aveux extorqués sous la torture en justice! Les
juridictions britanniques ont bien reconnu cela dans le
cadre d’une affaire antiterroriste. On ne peut pas dire
: « Il faut interdire la torture chez soi (ce que fait la
Grande-Bretagne, ndlr) et pas chez les autres ». Le
résultat est que les Etats-Unis, qui acceptent également
ce type d’aveux, envoient des prisonniers se faire
torturer dans des pays arabes, puis utilisent les aveux
extorqués hors de leurs frontières. Cela a été le cas
pour des prisonniers de Guantanamo (Cuba, ndlr). Dans le
contexte de lutte contre le terrorisme, la défense des
droits de l’Homme est dans une mauvaise posture. Nous
sommes coincés dans un triple étau de guerres
identitaire, ethnique et religieuse, dans l’étau du
droit de la force, surtout avec cet impératif de lutte
contre le terrorisme, et dans l’étau de la
mondialisation, qui rime avec injustice et exclusion pour
l’écrasante majorité de l’humanité.
Afrik.com : Comment la situation des
droits de l’Homme a-t-elle évoluée en Afrique ?
Sidiki Kaba : Beaucoup de conflits sont
l’occasion de violation des droits de l’Homme. Il y a
près de cinq millions de réfugiés et cinq millions de
déplacés en Afrique. Trois situations sont
particulièrement alarmantes. Dans le Darfour (Ouest du
Soudan, ndlr), au-delà des exactions commises par les
Janjawid, nous assistons à un désastre humanitaire. En
Côte d’Ivoire, les exactions sont commises contre les
civils par les forces gouvernementales. Mais l’armée
française a aussi été amenée à tuer des civils. Et
nous disons que toutes les populations ont droit à la
justice. En RDC, il y a eu de graves violations des droits
de l’homme en huit ans de conflit : 3,5 millions de
morts, 3 millions de déplacés et 3 millions de
réfugiés. A l’opposé, nous pouvons nous réjouir de
nombreux processus de paix en cours. En RDC, justement,
où ce processus est fragile, ainsi qu’au Burundi. Au
Mozambique, des élections se sont déroulées après 26
ans de conflit, comme au Ghana, au Cap-Vert, au Kenya, en
Zambie ou encore en Namibie...
Afrik.com : La FIDH fonctionne beaucoup
par des actions en justice, dont il est facile de mesurer
l’efficacité. Mais comment mesurez-vous l’efficacité
de vos autres activités ?
Sidiki Kaba : L’an passé, le
général Aussaresses n’a pas hésité dans un livre à
dire que la torture a été utilisée durant la guerre d’Algérie.
Dès que nous l’avons appris, nous avons intenté deux
actions en justice pour apologie de crime. Il a été
condamné à 10 000 euros d’amende avec son éditeur et
s’est pourvu en cassation. J’ai le plaisir de vous
annoncer qu’hier, le 8 décembre, son pourvoi a été
rejeté par la cour d’appel. Nous oeuvrons ainsi dans de
nombreux autres cas : pour Leïla Zaman, en Turquie, en
RDC, nous avons tout fait pour que la CPI (Cours pénale
internationale, ndlr) soit saisie pour les exactions
commises en Ituri. Le dossier sera examiné en 2005. Le
tribunal de Meaux a mis fin à la procédure judiciaire
dans l’affaire des « disparus du Beach », au Congo
Brazzaville, mais nous nous sommes pourvus en cassation,
et nous avons encore la Cour européenne de justice si
cela ne marche pas. Pour les autres actions, nous ne
sommes pas des puisatiers et il est difficile de nous
rendre compte de notre efficacité. Mais par exemple, à
Guantanamo, 660 prisonniers de 42 nationalités ont été
arrêtés pendant deux ans sans bénéficier d’avocats
ni de statut. C’est sous la pression internationale, et
sous la pression de la FIDH, que la Cour suprême des États-Unis
a finalement déclaré leur détention illégale. Ce fut
une grande victoire pour nous. Nous formons également des
défenseurs des droits de l’Homme, en Afrique, en
Asie... pour leur expliquer qu’ils ne doivent pas avoir
peur des gendarmes, de l’armée ou de la police car des
actions peuvent être intentées contre eux. Nous
travaillons pour une évolution des consciences.
Afrik.com : La FIDH a-t-elle toujours
fonctionné de la même manière, depuis 1922 ?
Sidiki Kaba : Elle a adapté ses
actions à l’évolution et à la complexité de la lutte
pour les droits de l’Homme. La nouvelle situation de
lutte contre le terrorisme nous pousse à faire preuve d’une
grande ténacité judiciaire. Aujourd’hui, les
indépendantistes et les opposants sont présentés comme
des terroristes. Nous avons condamné les violations des
droits de l’Homme en Tchétchénie, mais la Russie a le
soutien des États-Unis. De nombreux pays sont en train de
dire qu’il faut lever l’embargo sur les armes contre
la Chine. Nous disons que le commerce ne doit pas
prévaloir sur les droits de l’Homme.
Il est sans aucun doute nécessaire de
lutter contre le terrorisme. Mais nous disons que
sécurité et liberté ne s’opposent pas.
Les comptes de
la chambre des comptes
GABEGIE ET DÉLINQUANCE D’ETAT
Prévue par la
Constitution de 1992, créée de manière purement
formelle par une loi du 2 juillet 1997 (nomination d’un
seul magistrat) et ayant fait l’objet d’un volet de l’accord
de paix du 7 février 2000, la Chambre des Comptes et de
Discipline Budgétaire a finalement accouché de son
premier rapport général public. Réalité s’en
félicite. Nous nous contenterons cette semaine d’en
commenter les conclusions et recommandations et entrerons
dans le détail de cette caverne d’Ali Baba lors de nos
prochaines éditions.
La Chambre des Comptes et de Discipline Budgétaire (CCDB) a
démarré ses activités en septembre 2001, date de prestation de serment du
premier groupe de magistrats. Depuis, elle aurait instruit 31 affaires, dont 11
concernant l’administration générale et 20 concernant les établissements
publics. Ces investigations ont porté sur le contrôle des comptes des
comptables, ainsi qu’une appréciation sur la qualité de gestion. Pourtant,
dans cet épais rapport de 400 pages, ne figure aucun arrêt, aucune décision
définitive ni aucun rapport d’instruction. C’est dommage ! Cela déprécie
la qualité juridictionnelle d’un travail fourni et fouillé, comme en
témoignent les innombrables graphiques et tableaux. Aucune sanction non plus.
C’est que, nous expliquent les auteurs, et nous n’avons
aucune peine à les croire, « la Chambre a été confrontée à des
obstacles de tout ordre dans la conduite des audits : absence ou dépôt tardif
des comptes, réticence ou refus de collaboration manifestes, versatilité
(multiplicité) des comptes déposés auprès de la juridiction. » Pour
les auteurs, « ces difficultés qui constituent de véritables entraves
pour la mise en œuvre de ses compétences, sont à mettre sur le compte de l’absence
de reddition des comptes, absence d’antécédents d’organes de contrôle à
Djibouti et surtout de la mauvaise appréciation des responsables
administratifs de la ferme détermination des pouvoirs publics dans la mise en
place de cette institution. » Allons donc ! Nos magistrats seraient-ils
assez naïfs pour le croire au point de le laisser croire dans un rapport
officiel ? Que, de son annonce en 1992, à avril 2004 date de son premier
rapport général public, cette institution ait mis douze ans pour voir un
fonctionnement presque normal, démontre plutôt l’absence de détermination
des pouvoirs publics, puisque ces entraves perdurent encore à ce jour.
D’autre part, son avènement a fait l’objet d’âpres
négociations avec tous les partenaires impliqués dans le développement
économique et social de notre pays, ainsi qu’avec le FRUD-armé. Et son
fonctionnement régulier et normal fait chaque année l’objet de tractations
avec les bailleurs de fonds, soucieux d’un minimum de transparence dans la
gestion des deniers publics et qui en font une condition du déblocage de l’aide
au développement.
La preuve en est pourtant apportée par les auteurs
eux-mêmes : « du fait que la Chambre ne disposait pas de budget propre, la
Présidence fut son premier donateur en lui attribuant, en 2000, le premier lot
de matériel de bureau et 650.000 FD pour le financement de l’atelier de
sensibilisation en septembre 2000 », c’est dire sa détermination !!! Ce
n’est tout de même pas une petite association. Pour le reste, ce sont donc
le PNUD, la Banque Mondiale, la Banque Africaine de Développement et la
Fondation Africaine pour le Renforcement des Capacités qui ont contribué à
sa création et à son fonctionnement à hauteur de 510 millions FD. Examinons
alors les observations de la CCDB relatives aux contrôles engagés en
2000-2001 ainsi que les rapports sur l’exécution des lois de Finances.
Durant cette période, sept entités (elles ne sont
curieusement pas mentionnées) ont été contrôlées par les magistrats, avec
des investigations portant sur les recettes et les dépenses. Même si leur
rôle s’est limité à de simples constats, ne boudons pas notre plaisir.
Concernant les recettes, la CCDB relève des défauts d’habilitation
des agents de services, exerçant la fonction de régisseur sans y être
habilités par un arrêté ; défaut de perception et de reversement des droits
par les régisseurs, constatant que « dans la majorité des régies, l’ensemble
des recettes, prévu par les textes en vigueur, n’est pas recouvré».
Plus grave, les auteurs du rapport notent que « l’ensemble des recettes
collectées par la régie n’est par automatiquement reversé au Trésor. »
Pourquoi ? Parce que dans certains cas, « la confusion s’est introduite par
le fait que les chèques sont libellés au nom de l’organe ou de la personne
qui a fourni la prestation et non au nom du Trésor : ce qui rend possible la
déperdition des dites recettes. Tous ces dysfonctionnements sont rendus
possibles par l’insuffisance du contrôle interne. »
Les principes des finances publiques sont donc allégrement
violés puisque certains fonctionnaires, comptables de fait, « s’érigent
en ordonnateurs en engageant les deniers collectés à des dépenses de leurs
services qu’ils jugent utiles ; l’intégralité de ces opérations échappe
complètement aux écritures comptables du Trésorier Payeur Général ».
Et bien plus grave, la CCDB aurait même été confrontée à « l’existence
de caisses parallèles à celle du Trésorier Payeur Général » !
Défaillance dans la tenue des comptabilités, absence de
pièces comptables des ordonnateurs et administrateurs de crédits, imputation
budgétaire irrégulière, dépassements de crédits, infractions au code des
marchés publics… Comment, dans ces conditions, les pouvoirs publics
peuvent-ils sérieusement nous affirmer que depuis 1999, la bonne gouvernance
serait une préoccupation et la priorité de l’actuel chef de l’Etat ?
Pour illustrer tous ces dysfonctionnements traduisant une
tenace délinquance financière et politique, citons un extrait éloquent de ce
rapport : « la ligne budgétaire « réhabilitation du quartier 4 » est
dotée de 50.000.000 FD en contrepartie du financement du FED à hauteur de
200.000.000 FD. La contrepartie est consommée à hauteur de 25.086.741 FD
destiné aux travaux effectués par une société privée au niveau de l’axe
du défilé militaire. Ce qui contrevient à l’objet initial du crédit.
La ligne budgétaire 51002203 « Réhabilitation des
infrastructures scolaires en zone de conflit » dispose d’un crédit de
150.000.000 FD au titre d’investissements hors-projets. Le crédit est
dépensé pour 136.183.166 FD au profit d’une entreprise au titre des «
indemnités et intérêts moratoires » dans le cadre du contrat de
construction du CES de Balbala en 1997. L’usage du crédit contrevient à la
destination initiale. »
Un défilé militaire plus urgent que l’assainissement d’un
quartier ou la réhabilitation des écoles dans les zones affectées par le
conflit sacrifiée sur l’autel d’un sombre arriéré datant de 1997, ce ne
sont que des amuse-gueule.
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