Éditorial
LA
FRAUDE MÉDITE :
LA
LEÇON UKRAINIENNE
Madagascar,
Géorgie, Côte d’Ivoire… Ukraine : ce début de millénaire
a vu le rejet des rapports de domination se manifester
plus ou moins pacifiquement et a vu presque partout en
dernière instance la victoire du Peuple. « Notre pays était
indépendant depuis une dizaine d’années. A partir
d’aujourd’hui, il est libre. » Voilà ce qu’a déclaré
Iouchtchenchko en annonçant à ses supporters sa victoire
au troisième tour de l’élection présidentielle, en
leur demandant toutefois d’avoir la victoire modeste.
Même
si Djibouti est l’un des rares pays au monde à être
gouverné par des dirigeants issus de fraudes électorales,
il n’en a pas le monopole. Ainsi, soutenu par son
puissant voisin russe, le candidat du régime avait annoncé
sa victoire, malgré les multiples preuves de fraudes
aussitôt dénoncées par l’opposition et tous les
observateurs internationaux.
Il
a fallu un spectaculaire mouvement de mobilisation et un
courageux vote de l’Assemblée nationale déclarant nul
et non avenu le résultat officiel pour arracher au sortir
des urnes, après d’âpres négociations, la tenue
d’un troisième tour, le démantèlement et la
recomposition de la CENI locale.
Poutine
et son poulain, qui avaient parié sur un essoufflement de
la mobilisation, se sont donc lourdement trompés sur le
message de la « révolution orange ». Loin de
s’essouffler, le mouvement s’est amplifié et a gagné
en sympathie à travers le monde, pour son caractère
pacifique.
La
première leçon à tirer c’est, même et surtout
pacifique, la détermination d’un Peuple à prendre son
destin en mains, renverse des montagnes : en
l’occurrence un régime corrompu et ouvertement soutenu
par son toujours puissant voisin russe. Il faudrait aussi
saluer le comportement des forces de l’ordre qui sont
restées neutres quand elles n’ont pas tout simplement
fraternisé avec les manifestants. C’est dans ce
contexte que le pouvoir pro-russe a renoncé à passer en
force, non sans avoir tout essayé, même une tentative
d’empoisonnement du candidat de l’opposition avant le
scrutin.
Le
résultat du troisième tour prouve de manière éclatante
toutes les manœuvres frauduleuses du tour précédent
car, avant même la fin du dépouillement, Iouchtchenchko
disposait d’une avance de 10 points sur son rival.
Mais
l’épreuve la plus dure à surmonter pour le vainqueur
sera celle du pouvoir car il lui faudra combattre de front
la mafia civile et militaire dont la capacité de nuisance
reste intacte, ainsi que le puissant voisin russe résolu
à garder l’Ukraine ancrée dans son giron et qui voit
d’un très mauvais œil la perspective de son adhésion
aux structures euroatlantiques.
A
Djibouti, si comme nous l’avons démontré, il n’y a
rien à espérer de ce régime, de ses mal-élus, de sa
CENI ou de son Conseil Constitutionnel, le Peuple, lui,
reste mobilisé et le démontre en chaque occasion, comme
lors de la commémoration du massacre d’Arhiba le 18 décembre.
Un candidat solitaire à sa propre succession, flanqué d’une garde républicaine
obligée de jurer sur le Coran de fidèlement le servir,
face à un Peuple pacifique mais déterminé à ne pas
s’en laisser conter, cela promet une campagne électorale
insolite. A ne manquer sous aucun prétexte.
Brèves
nationales
Premier
ministre, Fest’Horn et
paix :
Il
danse à défaut d’agir :
Comme nul n’est censé l’ignorer, le Fest’Horn est
un événement censé promouvoir une culture de paix dans
notre sous-région. Initiative que nous ne pouvons que
saluer, tellement la Corne de l’Afrique, nonobstant
l’inconsistance du président de l’ADAC, association
maître d’œuvre de l’événement, mérite que la
musique adoucisse les mœurs politiques de dirigeants plus
souvent prompts à dégainer qu’à développer.
Au bénéfice du doute, considérons donc que c’est peut-être
pour exciper de ses penchants naturellement pacifiques que
le Premier ministre a tenu à honorer de sa présence la cérémonie
de clôture de l’édition 2004 du Fest’Horn, en
compagnie du ministre de la Communication et du
sous-ministre en charge de la mendicité internationale.
Dommage que les Tambours sacrés du Burundi n’étaient
pas là : il faudrait penser à les inviter la prochaine
fois.
Malheureusement, le Premier ministre, artisan proclamé de
l’accord de paix de Paris du 7 février 2000, n’a
modestement pas tenu à rappeler son immense contribution
à l’instauration de la concorde civile en République
de Djibouti. Se contentant juste d’« exécuter
quelques pas de danse », comme le rapporte a capella
le journal gouvernemental «
La Nation ».
Et c’est bien dommage, car cette tribune aussi
culturelle que multiculturelle aurait certainement été
très intéressée de savoir où en est la paix dans le
pays hôte. Parce que, contrairement à une idée reçue,
un artiste doit réfléchir pour prétendre convenablement
chanter.
Étant donné le bide monumental de son discours du 26 décembre
(des ingrats présumés n’ont pas daigné communier
avec ses « instants d’allégresse » à
l’occasion de la célébration du dixième anniversaire
d’une paix à laquelle il a si peu contribué, si ce
n’est en facilitant l’extradition plus tard d’une
civile du nom d’Aïcha Dabalé vivant à l’époque à
Addis-Abeba et opérant dans un domaine humanitaire
n’impliquant pas le FRUD), le Premier ministre aurait été
bien inspiré de ne pas rater cette occasion du 19 décembre
2004.
Peut-être a-t-il commis cette erreur politique parce
qu’il ne sait pas saisir à chaque occasion l'opportunité
politique qui se présente à lui ?
Pourtant, il est à bonne école : celle de
l’opportunisme politique. Mais tout ne se met pas forcément
en chanson : la musique se défend comme elle peut.
*
Conseil
des ministres a Arta
:
Sous
le signe de la gabegie
A
court d’imagination et ne sachant que faire pour doper
sa campagne qui bat de l’aile, le candidat solitaire a
convoqué un Conseil des ministres décentralisé à Arta
le 21 décembre dernier. Ce conclave ministériel a bien sûr
mobilisé des centaines de personnes, forces de sécurité
comprises, toutes venues de la Capitale aux frais du
contribuable évidemment.
Comble
de l’ironie, l’Éducation nationale figurait en bonne
place dans l’ordre du jour de ce Conseil des ministres
organisé dans l’enceinte de l’ancienne école hôtelière.
Si, comme ont tenté de le faire croire les médias
gouvernementaux, l’Éducation nationale constituait une
priorité de l’action gouvernementale, le lieu était décidément
mal choisi pour l’affirmer.
En
effet, tous les Djiboutiens savent que l’école hôtelière
d’Arta a fermé depuis la mauvaise gouvernance instituée
sous l’actuel mandat présidentiel. Depuis l’Indépendance,
ce centre de formation professionnelle avait formé des
serveurs, maîtres d’hôtel et cuisiniers qualifiés,
pour la plupart originaires d’Arta.
Donc, cette école a fermé ses portes et les natifs de la
région sont les premiers à déplorer cette situation,
dont ils rendent directement responsable le candidat à sa
propre succession, surtout connu pour généreusement
distribuer du khat lors de ses fréquents passages dans
cette station climatique où il possède une modeste résidence
secondaire.
A Arta, personne ne se fait d’illusion sur les promesses
annoncées par un régime même pas capable d’installer
le portail d’entrée des bureaux administratifs du
district !
Pour ce qui est de la réalité de la décentralisation
dans ce nouveau district, à la naissance duquel nul n’a
attenté contrairement à certaines allégations cherchant
à semer la discorde au sein de la communauté nationale,
il y a fort à craindre que relèvera de la même
mystification que celle qui impose actuellement la
paralysie la plus complète au bon fonctionnement de ce
qui existe déjà.
Les actuels conseils régionaux n’ont nulle part créé
d’emplois nouveaux, pas plus qu’ils n’ont initié un
quelconque programme de développement porteur pour leur région.
*
Mécénat
militaire à Wéa :
Crayons
et cahiers pour les écoliers
Le
régime nous le répète sans cesse : l’Éducation
nationale constitue la priorité de l’action
gouvernementale, bénéficiant comme il se doit de plus de
12 milliards de nos francs par an. Ainsi, comme l’a
souligné le Conseil des ministres tenu à Arta le 21 décembre
dernier, parmi ses plus récents succès figureraient : «
les actions de réduction sinon d’élimination des coûts
telles les dotations gratuites de fournitures scolaires,
l’accès gratuit aux manuels scolaires dans le primaire,
etc. » Comprenne qui pourra !
Si tel avait réellement été le cas à l’École
primaire publique, pourquoi alors les États-Unis d’Amérique
ont-ils financé pour quelques millions de nos francs des
kits scolaires au bénéfice des 40.000 élèves de
l’enseignement public ? Pourquoi les forces françaises,
à travers la 13ème
DBLE basée à Wéa, ont-elles tenu à distribuer le 19 décembre
dernier des « fournitures scolaires comme des crayons et
cahiers » au cours d’une cérémonie généreusement
rapportée par le journal gouvernemental « La Nation » ?
Où passent alors les milliards officiellement budgétisés
pour l’Éducation nationale si nos enfants restent
toujours tributaires des dons gracieusement proposés par
le mécénat militaire étranger ?
*
Code
de la famille :
Obock
ne comprend pas
Dans le cadre d’une opération de sensibilisation au
nouveau Code de la famille, la sous-ministre chargée de
la Promotion de la Femme s’est rendue à Obock accompagnée
de ses principaux collaborateurs. Au cours d’une réunion
tenue dans le chef-lieu de ce district en présence des
autorités coutumières, religieuses et féminines, de
vives discussions sur ce nouveau texte de loi ont provoqué
les protestations unanimes des administrés ne comprenant
pas les innovations imposées en la matière.
Ainsi, les Obockois se disent outrés par la réforme des
formalités du mariage, désormais célébré par des
juges installés à Djibouti-ville, en lieu et place des
anciens cadis présents sur pratiquement l’ensemble du
territoire. Les Obockois se disent déterminés à
continuer de passer par les autorités religieuses
traditionnelles pour tout ce qui a trait aux procédures
d’officialisation du mariage ou du divorce.
La nouvelle législation prétendument moderne ne les
satisfait pas, ils la considèrent inadaptée à leurs
conditions de vie, ne leur permettant pas de dégager la
somme nécessaire pour un séjour dans la Capitale.
Les pouvoirs publics l’entendront-ils de cette oreille,
avant de déclarer bâtards et indignes d’obtenir un
acte de naissance tout enfant né hors-la-loi ? Affaire à
suivre…
*
Haramous
s/mer :
Emirat
tropical à risques ?
Dimanche dernier, un terrible séisme sous-marin de
magnitude 8,9 sur l’échelle de Richter, s’est produit
dans l’océan Indien, provoquant un gigantesque tsunami
(raz-de de marée) dévastateur sur les côtes de
plusieurs pays riverains. Un récent bilan fait état de
plus de 40.000 morts et disparus au Sri Lanka, en Thaïlande,
Inde, Indonésie, Malaisie, aux Maldives et même en
Somalie, où l’on dénombrerait au moins une
cinquantaine de morts
et autant de disparus.
A Djibouti, selon nos informations, l’illustre
pensionnaire de la modeste résidence présidentielle sise
à Haramous, paniqué à l’idée de se voir emporté par
un raz-de-marée, n’aurait pas dormi la nuit du dimanche
26 décembre. Les experts consultés sur les risques dans
la zone n’ont pas pu le rassurer sur l’absence du
danger.
Le candidat solitaire sait en effet que seuls les
scientifiques japonais sont en mesure de prévoir un
tsunami deux minutes avant son déclenchement et donner
ainsi une alerte à l’échelle nationale.
Aussi, peu rasséréné par les assurances de ses
experts courtisans, le docteur honoris causa se serait réfugié
dès lundi dans
sa résidence d’Arta. On raconte même qu’il songerait
sérieusement à s’établir au Day, à 1500 mètres
d’altitude, dans la toute nouvelle résidence dont il
vient tout juste d’achever la construction. Ainsi haut
perché tout près de ses plants de khat Awaday, il
attendra patiemment que les plaques tectoniques se
calment, avant de redescendre dans l’arène politique
nationale. Élection présidentielle oblige.
Il a vraiment de la chance, lui le bâtisseur
national, d’avoir construit un peu partout aux frais du
contribuable djiboutien, de modestes résidences refuge en
cas d’intempérie climatique ou politique. A ce sujet,
nous osons modestement lui suggérer de construire au
sommet du Moussa Ali et au Mont Arrey, tout comme nous le
félicitons pour ses innombrables pieds-terre en France,
en Afrique du Sud, en Éthiopie à Debré Zeit et surtout
dans sa ville natale de Diré-Dawa où brille son château
flambant neuf. Mais en attendant l’heure de vérité, il
lui faut choisir entre fuir ou construire.
La
mystification de la décennie : Ab’a dix ans après
Contre toute attente, le chef de l’État fossoyeur
de tous les accords de paix, par procuration ou en
personne, a décidé cette année de commémorer la
mystification à l’origine de sa conquête du pouvoir.
Pour l’ARD, continuité historique du Frud
politico-militaire, signataire de la paix définitive du
12 mai 2001, le régime en campagne vient ainsi bruyamment
de reconnaître son forfait politique : la violation de
l’accord de paix définitive et historique, signé avec
le regretté Ahmed Dini Ahmed. Le Président candidat
mesure-t-il les conséquences d’un tel complot contre la
réconciliation nationale ?
Subitement inspiré ou sérieusement ébranlé par la commémoration
nationale réussie des tragiques évènements d’Arhiba,
le régime a précipitamment décidé de fêter le 10ème
anniversaire de la paix d’Ab’a. Comble du ridicule, les médias
gouvernementaux ont été rapidement et maladroitement mis
à contribution pour diffuser le communiqué suivant
concocté à la hâte par d’obscurs organisateurs : « L’Alliance Rpp/Frud
organise une cérémonie
de commémoration du 10ème
anniversaire de l’accord de paix d’ABB’A
conclu le 26/12/1994. Une marche de la paix s’effectuera
à partir du port de Pêche jusqu’à l’esplanade du
Palais du Peuple le dimanche 26/12/2004. Le départ de la
marche est fixé à 7h 30. La Paix étant le bien commun
l’Alliance invite l’ensemble des Djiboutiens à
prendre part massivement à cet important événement ». Sollicité en renfort, le Secrétaire Général de l’ex-parti
unique et actuel Président de l’Assemblée nationale,
mal-élue, s’est empressé, à travers une circulaire
datée du 23 décembre dernier, de réquisitionner les
«députés» pour cet « important événement »
(voir fac-similé ci-dessus).
Malgré la propagande gouvernementale effrénée et les moyens matériels
et financiers mobilisés pour marquer ce dixième
anniversaire de la paix d’Ab’a, la journée fut un
bide monumental sur le plan politique.
Les observateurs n’ont pas manqué de relever avec humour que le
candidat solitaire, déstabilisé par la commémoration
citoyenne du massacre d’Arhiba, en a même oublié la
composition réelle de sa fantomatique mouvance présidentielle,
se référant uniquement à l’alliance boiteuse Rpp/Frud
imaginée lors des législatives de 1997.
De son côté, l’ARD continuité historique du Frud-armé signataire de
l’accord de paix définitive du 12 mai 2001 considère
que le régime vient une nouvelle fois de se couvrir de
ridicule en tentant vainement de glorifier un accord de
paix allégrement violé et majoritairement considéré
comme une mystification qui a vécu.
Pour sa part enfin, l’opposition nationale constate que cette pseudo célébration
consacre la faillite du mensonge officiel sur la
consolidation de la paix et la réconciliation. Car elle
nie expressément la réalité nationale ayant cours
depuis la paix définitive de 2001.
Comme on le sait, l’accord sanctionnant cette paix historique et
proposant les vrais remèdes contre tout renouvellement du
conflit, est honteusement
violé par un Chef de Gouvernement cherchant à crédibiliser
aujourd’hui la mystification d’Ab’a, perçue par les
Djiboutiens comme un processus qui lui a surtout permis
d’usurper le pouvoir.
Mais, tout bien considéré, il est normal que ce genre de régime préfère
le faste clinquant d’une commémoration vide de contenu,
plutôt que de prouver, chiffres et réformes à
l’appui, les acquis concrets de la paix. Sa nature répressive
étant à l’origine de ce drame, son irresponsabilité
lui interdit toute remise en cause, quand bien même elle
serait salutaire pour la conscience nationale et pour la
suite des événements.
Par contre, cette négation des causes et de la Cause impose aux anciens
rebelles une posture clownesque (restons polis) qui ne
peut que les discréditer davantage chez tous ceux qui, en
toute bonne foi, attendaient de leur initiative de paix
une réelle amélioration de leurs conditions de vie.
C’est pourquoi il aurait été plus intéressant et instructif, du
point de vue civique de tout Djiboutien, soucieux de voir
avec quelle intensité les causes du conflit sont traitées
pour en éviter le renouvellement. Si l’accord de paix
d’Ab’a ne comportait aucune disposition relative à la
citoyenneté et aux réformes démocratiques (le système
despotique à l’origine du conflit y avait été
reconduit dans son refus de délivrer des pièces
d’identité et dans ses fraudes électorales), force est
de regretter que, dans l’ensemble et à des degrés
divers, les autres titres n’ont pas encore trouvé une
application satisfaisante, au bout de dix ans. Même un
chapitre aussi porteur que celui de la réhabilitation des
zones affectées par le conflit n’a pas été sérieusement
pris en considération. En effet, il avait fallu attendre
les négociations en 2000-2001 pour qu’un état des
lieux exhaustif des pertes et des dégâts soit dressé
par les deux parties signataires de l’accord de paix du
12 mai 2001.
Là aussi, malgré une clause invitant les parties signataires à
solliciter l’aide internationale, pour sa part disposée
à soutenir un tel effort propice à la consolidation de
la paix civile, le régime impose un refus systématique
de remédier aux conséquences du conflit. Se permettant même
d’affliger le triste spectacle de quelques
infrastructures publiques gracieusement retapées par une
force militaire étrangère, alors que le maigre budget prétendument
affecté au chapitre de la «Réhabilitation des zones de
guerre» est allégrement dilapidé à d’autres fins
partisanes.
Enfin, quand un des responsables de la paix d’Ab’a reconnaît
tranquillement qu’au bout de dix ans, la réinsertion
des démobilisés reste encore à finaliser, tout donne
lieu de penser que cet accord n’a fait des heureux que
chez de rares responsables politiques : la masse victime
ou combattante a tout simplement été oubliée. Et ce
n’est certainement pas une pompeuse commémoration en
2004, quand un enjeu électoral pousse une improbable
mouvance présidentielle à se donner en spectacle pour
nier les réalités, que cette masse se sentira enfin
respectée.
Il ne s’agit donc pas ici de juger la légitimité de la paix d’Ab’a
: il reviendra à l’Histoire, lorsqu’elle pourra s’écrire
à l’abri de la manipulation de ce régime, de remettre
chacun à sa place pour que l’anecdotique n’étouffe
pas l’événement et qu’une trahison ne soit plus présentée
comme un acte de courage politique.
Car cette commémoration qui pousse les dignitaires sédentaires à
piquer un footing dont ils se seraient bien passés
renvoie à une perception pitoyable de la paix et de la
guerre. Précisément celle qui consiste, au mépris des
souffrances et des sacrifices, à ne considérer l’être
humain que comme de la chair à canon, à utiliser pour
servir des ambitions personnelles. Que les premiers
responsables du conflit, trouvant de surcroît dans cette
initiative de paix un moyen de se positionner dans une
course à la succession, méprisent les sacrifices des
opprimés et inscrivent ceux de leurs troupes dans le
cadre tribal d’une conquête territoriale, c’est
d’une affligeante banalité dans une Afrique
postcoloniale dont les États sont squattés par des
cohortes d’arrivistes prétentieux et ambitieux.
Et tant qu’ils ne seront pas sanctionnés par la Vox Populi, d’une
façon ou d’une autre, il n’y a aucun miracle citoyen
à attendre de ces politiciens-là : ils ne veulent le
pouvoir que pour y rester, divisant pour régner et
s’enrichissant au passage par la prédation.
Mais il est rare que d’anciens maquisards arrivés au pouvoir en
oublient le fondement de leur engagement ultime et se
contentent d’être de simples faire-valoir exhibés en
cas de besoin par ceux dont ils ont naguère combattu les
abus.
Et, à l’examen de ce qui s’est passé depuis le 26 décembre 1994,
c’est uniquement sous cet aspect de désinvolture
qu’il vaut mieux considérer le processus aujourd’hui
célébré en grandes pompes par le régime. C’est
pourquoi trois questions sont posées aux ex-rebelles :
1) « Qu’avez-vous
fait pour les combattants dont vous avez déposé les
armes ? »
2) « Qu’avez-vous
fait pour ceux dont vous prétendiez soulager les
souffrances grâce à votre paix ? »
3) « Quelle a été
votre contribution pour instaurer une culture de paix afin
que tous les Djiboutiens, sans aucune distinction, se
sentent responsables de leur destin et imposent la seule
voie pour prévenir de nouveaux déchirements : la Démocratie
? »
De la réponse à chacune de ces questions dépend en premier lieu le
jugement que l’on pourra porter sur ce qui s’est passé
non seulement en ce 26 décembre 1994, mais aussi de toute
la gestion en aval depuis le 11 novembre 1991. D’elle dépend
également la crédibilité accordée à l’alliance au
pouvoir pour véritablement remédier aux causes du
conflit et en soigner les conséquences.
Plus gravement enfin, il s’agira pour le Peuple d’en tirer les
conclusions qui s’imposent afin que, en dépit de toutes
les manœuvres de ceux qui cherchent uniquement à garder
le pouvoir, les innombrables souffrances ne constituent
pas un terreau fertile aux germes de la division que
plante ce régime impopulaire ne respectant même pas les
morts.
Nos
chancelleries se barricadent : le 18 décembre en
Europe
LE 18
DECEMBRE 2004 EN EUROPE
Une fois encore, l’union autour de la défense des
Droits fondamentaux a permis de réunir un nombre considérable
de Djiboutiens dans une manifestation pour dire « Non
à l’impunité à Djibouti». Le rassemblement fait
suite à douze mobilisations précédentes contre
l’impunité et pour la justice aux victimes du massacre
d’Arhiba, perpétré le 18 décembre 1991.
Comptes-rendus de cette mémorable journée à Paris et à
Bruxelles par l’ARD-France et le Forum pour la Démocratie
et la Paix (FDP) à Bruxelles.
Pour
cette treizième année de mobilisation, les manifestants
s’étaient rassemblés face à l’Ambassade, à
l’angle de la rue Emile Meunier dans le 16e arrondissement de Paris, à l’appel de l’Association pour la démocratie
et le développement (ADD), de l’Association pour le
respect des droits de l’homme à Djibouti (ARDHD) et du
Comité en France de l’Alliance républicaine pour le développement
(ARD).
Le
froid hivernal et la pluie fine n’y changèrent rien :
les Djiboutiennes et les Djiboutiens de France rassemblés
dans leur diversité s’étaient donné rendez-vous sous
les fenêtres de la diplomatie djiboutienne, le temps de
dire leur colère et leur refus de l’impunité et de la
dictature d’Ismaël Omar Guelleh.
En
ouverture de partie, une lecture des versets du
Saint-Coran, de la sourate Yacine, appelés « les versets
des morts », a été faite pendant quinze minutes par un
jeune Djiboutien à l’émotion prenante en souvenir des
59 martyrs de la tuerie d’Arhiba.
Aussitôt
le pardon imploré pour les défunts, et pour que plus
jamais cela ne se reproduise, les revendications ont fusé,
clamées dans un porte-voix tonitruant, circulé de
manifestant en manifestant pour donner de la voix la plus
forte.
Des slogans
choisis en rapport direct avec la tragédie djiboutienne
se sont donnés libre cours, déchirant la quiétude
parisienne de toutes parts : « Pas
de paix sans justice », « Justice
pour Arhiba », « Solidarité avec les femmes victimes
de viol », ou encore « 27 ans d’impunité, ça
suffit», « Pour un État démocratique à Djibouti »…
La voix était
forte, l’image était sans concession. Sur une pancarte
figurait un portrait du dictateur Guelleh barrée d’un
grosse croix rouge avec l’inscription « Cet homme est responsable d’assassinat, de torture, de viol ». Une banderole imposante de 3 m sur 1 m avec la légende « Justice
pour Arhiba » dominait une myriade d’une quinzaine de
pancartes de 80 cm x 40 cm garnies d’inscriptions
diverses comparables aux slogans entendus.
Des
riverains aussi étaient de la partie depuis les fenêtres
de leurs appartements, certains tendant l’oreille depuis
plus d’une décennie à la même fenêtre pour écouter
parfois les mêmes revendications. Certaines voitures
passantes s’arrêtaient un court moment pour écouter
elles aussi les slogans et les tambours. Beaucoup de voix,
beaucoup d’images, et donc beaucoup de curieux en cet
après-midi parisien.
Mais le beau monde démocrate faisait peur. Il était
contenu par de barricades entières de policiers français.
Découvrez
plutôt : un front armé de gourdins et de matraques
constitué de six agents de police, tenait la rangée de
manifestants à une distance de dix mètres de l’entrée
de l’ambassade. Quatre
patrouilles d’agents de police supplémentaires
restaient à proximité prêtes à intervenir, quatre
autres patrouilles circulaient à la ronde en voiture,
deux voitures « civiles» et encore deux autres de police
étaient stationnés dans les parages des cinq mètres.
Ce
qui restera l’incident du jour faillit coûter aux
policiers leur sang froid.
C’était
Ibrahim, pense-t-on, chauffeur ès qualité de
l’ambassade, blotti lâchement contre une voiture sur un
trottoir situé en face de la manifestation, une caméra
à la main, en plein tournage commandé du rassemblement.
C’est
alors que les manifestants les plus alertes sortirent eux
aussi leurs appareils photo, les faisant crépiter de tous
leurs flashs en direction de l’arroseur arrosé dans une
montée soudaine de la tension. Les policiers tentaient de
repousser quasiment désespérément les photographes des
deux camps, constituant un barrage au milieu d’un véritable
tir croisé de flashs.
Rappelons
que le 18 décembre 2004, les Djiboutiens de Belgique ont
tenu également à manifester en masse pour commémorer le
massacre d’Arhiba devant notre ambassade dans la
Capitale Européenne. Par élan patriotique plusieurs
dizaines de personnes se sont rassemblées pour scander
les mots d’ordre lancés par les intervenants.
Nos
compatriotes venus en masse de toute la Belgique, ont déplié
leurs banderoles reprenant les slogans du jour. Les photos
des victimes du Massacre furent brandies. Évidemment, les
« reporters » (police politique et employés zélés) de
l’ambassade n’ont pas manqué l’occasion, pour
filmer, photographier les manifestants.
Comme
d’habitude, le régime et ses larbins utiliseront ces
supports contre les opposants afin de faire pression sur
leurs familles restées au pays et sur eux. Ce ne sera ni
la première ni la dernière fois.
Cet après-midi restera symbolique dans la lutte pour la démocratie à
Djibouti.
Point de
vue
Présidentielle
de 2005 :
Un enjeu National ?
Nous
publions volontiers ce point de vue d’un fidèle lecteur
qui s’interroge sur la portée politique de la future échéance
électorale. Les opinions exprimées dans cet article ne
reflètent pas nécessairement le point de vue de notre
journal.
Nous
saurons, bientôt, si l’ère du paternalisme en vigueur
depuis l’indépendance et celle des urnes bourrées, héritage
de l’époque coloniale, appartiennent à un passé révolu.
Une hirondelle ne fait pas le printemps, dit-on. Je parle évidemment de
la démocratie de façade imposée à notre pays. Partant
de ce proverbe, on peut se demander si l’élection présidentielle
peut changer le paysage et surtout les mœurs politiques.
Nul n’est dupe, il ne faudra sans doute pas mettre
beaucoup d’espoirs dans cette consultation, eu égard au
passé proche (souvenons-nous des mascarades électorales
des années précédentes). Les dirigeants djiboutiens se
sont toujours substitués au peuple pour décider en lieu
et place de ce dernier.
Le quart de siècle d’immobilisme politique, dont le régime actuel
est grandement responsable, la gabegie financière et l’état
de délabrement moral, qu’il a installés, sont autant
de boulets dont il aura bien du mal à se défaire. Mais
en rameutant tous ceux qui à un moment ou à un autre ont
exercé des responsabilités politiques ou
administratives, il compte une fois de plus sur la carte régionaliste
ou tribaliste en cherchant à mobiliser sa « clientèle
» pour réitérer une fraude électorale dont le refrain
nous est connu.
Il est par ailleurs scandaleux de faire de l’acte civique, celui du
vote, un acte rémunéré à l’image de ces hauts
fonctionnaires grassement rétribués sur le dos du
contribuable djiboutien.
Mais au fait ! que peut-on attendre de l’élection présidentielle ?
Le système, tel qu’il est organisé ici veut que le Président
soit responsable autant des instances dirigeantes de son
parti que du pouvoir Exécutif. Une telle organisation
conduit inévitablement à une personnalisation du
pouvoir. Le vote, on l’aura compris, sera détourné de
sa finalité qui est de se prononcer pour des idées, des
programmes et non pour un homme. C’est pourquoi nous
croyons à la nécessité de modifier le régime « présidentiel
» (en réalité hybride) au profit d’un régime
parlementaire. Du reste, ne l’oublions pas, la
Constitution de 1992 (que des structures qu’elle a
enfantées) a été taillée sur mesure pour l’ex-Président
Gouled qui, toujours refusait le débat démocratique. Il
serait donc dommage de maintenir cette Constitution.
C’est pourquoi nous appelons à modifier le régime présidentiel au
profit du régime parlementaire : la distribution de trois
pouvoirs (Législatif, Exécutif et Judiciaire) serait
effective au lieu d’être de pure forme.
La démocratisation ne pourra être garantie que si toutes les
sensibilités du pays sont représentées à l’Assemblée
Nationale. Afin de contribuer à résoudre ce problème,
favoriser les chances d’une réelle démocratie dans
notre pays, pour que l’équipe gouvernementale ne réponde
plus au seul Chef de l’État, mais aussi à toute autre
instance représentant le peuple et pouvant sanctionner
ses manquements, il nous faudra opter sans hésitation
pour un régime parlementaire. Outre la réforme du système
politique, nous voulons souligner la nécessité de réformer
le code électoral dans le sens d’une juste représentation
de toutes les sensibilités de notre peuple. Ce serait la
seule manière d’éviter qu’une minorité ou un groupe
de citoyens puisse confisquer le pouvoir et le conserver
pour son propre profit.
Mais tant que ces conditions ne sont pas réunies, il est immoral
d’appeler le peuple à voter pour un Président car, en
réalité, cette élection est sans enjeux véritables.
Sauf pour la classe dirigeante qui pour des raisons évidentes
a intérêt à maintenir le statu quo.
Si, un tel système perdure, c’est qu’il existe peut-être dans la
masse le désir d’avoir un homme fort et dur auquel il
faut se soumettre, un dictateur « éclairé ». Quelle
attitude enfantine ! On a vu ou est-ce que cela nous a menés
: une présidence impériale personnifiant l’État tout
entier et la société. Ce régime est répressif,
manipulateur, débilitant, corrupteur, muselant,
terrorisant à l’égard du peuple ; c’est une machine
à tuer moralement et physiquement exigeant du peuple
djiboutien une obéissance docile. La pensée, la volonté
politique, l’initiative, la liberté de parole des
citoyens sont brimées.
C’est l’opposé d’une politique basée sur la palabre, essence de
notre démocratie nomade.
C’est la raison pour laquelle il serait criminel de ne pas dévoiler
ces tares.
Et l’opposition devra sans relâche dénoncer cet état de fait. Pour
toutes ces raisons, nous pouvons affirmer, sans risque de
nous tromper, que l’élection présidentielle prévue en
2005 ne constitue pas, aux yeux des Djiboutiens, un véritable
enjeu national sincère. Dévoiler cet état de fait, le
dire, tel sera, nous l’espérons le credo politique des
élites intellectuelles nationales, opposition incluse.
A.M.A
Promotion
de la Femme : Djibouti en pâle position
La
posture de scribe gouvernemental provoque souvent des crampes cérébrales : à
trop défendre l’indéfendable, cela en devient grotesque. Pour avoir porté
un jugement négatif sur la place de la femme dans la société djiboutienne,
un site Internet a récemment subi les foudres d’une plume mal inspirée de
« La Nation ».
Il y a
quelque temps, parce qu’elle avait affirmé que notre pays était à ce point
dépendant de l’extérieur qu’il ne produisait même pas la plus petite
aiguille à coudre, une journaliste égyptienne avait subi le courroux d’une
plume gouvernementale plus prompte à insulter qu’à réfléchir. Une récente
anecdote montre que le retour réflexif n’est pas la vertu première des
plumes réquisitionnées pour désinformer.
Ainsi, selon le journal gouvernemental « La Nation », un site féministe
arabe aurait récemment médit sur le compte de notre pays. En réponse aux allégations
de notre consœur en ligne, notre confrère local prompt à défendre la
promotion féminine version RPP, tire à boulets rouges sur ce site Internet
coupable d’avoir critiqué la condition de la femme djiboutienne.
Dans une réaction épidermique et faussement chauvine, le journal
gouvernemental s’insurge contre la déclaration d’un membre du conseil
national des droits de l’homme en Jordanie qui aurait déclaré : « pour les
oubliés du monde arabe tels que la Somalie et Djibouti, c’est la femme qui
assume en premier lieu les conséquences des conflits régionaux et de la
pauvreté. » Offusquée sinon ulcérée, la plume gouvernementale répond
ainsi : « Premièrement cette dame ignore que la République de Djibouti
depuis son accession à l’indépendance jouit d’une stabilité politique et
n’est nullement touchée par les conflits qui secouent la région.» Trêve
de délire !
Dans un pays sortant d’un douloureux conflit civil de dix ans (dont le
dixième anniversaire d’une parodie de résolution était pourtant célébrée
le 26 décembre dernier), et au cours duquel des dizaines de filles et de
femmes ont été soit froidement exécutées soit sauvagement violées par les
troupes gouvernementales, lire de pareilles inepties révisionnistes est
proprement révoltant.
Les Djiboutiennes des zones rurales pauvres parmi les pauvres n’ont
jusqu’à ce jour accès ni aux soins, ni à l’eau courante ni encore moins
à Internet, n’en déplaise aux promesses démagogiques du candidat solitaire
et de son épouse la présidente de l’UNFD, partie en voyage cette semaine
encore en Boeing présidentiel pour faire son shopping à Dubaï.
Mais ce n’est pas tout. Dans un pays où les crimes ordinaires que
sont les mutilations génitales féminines n’ont pas encore donné lieu à
une quelconque sanction pénale, il est démagogique de prétendre protéger
autrement que par l’incantation législative toutes les fillettes victimes de
cette pratique durablement inscrite dans les mœurs tant que le niveau de
scolarisation et de réussite scolaire n’aura pas été sensiblement élevé.
Et, dans ce registre, étant donné que c’est par la gente féminine
que de telles blessures plus physiques que symboliques se perpétuent, les
multiples entraves à la scolarisation de ces fillettes persistent, faute
d’une véritable volonté politique, tout simplement parce que l’École génère
trop d’intolérables déchets. Une salutaire remise en cause de cette
pratique païenne semble encore avoir quelques jours devant elle.
Une simple étude statistique montrerait clairement que c’est dans le
milieu rural que nos petites filles sont victimes de ce droit pharaonique à
disposer du corps d’autrui. Parce cela n’a pas été codifié par le Coran,
peut-être faudrait-il rappeler à ces familles coupables et complices le
verset 21 de la Sourate 31 : « Et quand on leur dit « Suivez ce qu’Allah a
fait descendre », ils répondent : « Nous suivrons plutôt ce que nos ancêtres
faisaient » et cela même si c’est l’œuvre du Diable qui les incite au châtiment
de la fournaise. »
Du fait de la saturation du marché du travail et la sélection scolaire
(le caractère obligatoire de la scolarité n’existe que sur le papier), la
femme est statistiquement moins bien placée que l’homme pour prétendre à
une quelconque indépendance financière. État qui induit une soumission forcée
et la rend d’autant plus victime des violences conjugales.
On ne change pas la société par décret. Ce n’est pas parce qu’un
dirigeant politique prétendument moderniste prône la promotion de la femme
que celle-ci accède du jour au lendemain et comme par miracle à un statut
social supérieur.
* * *