1) Histoire coloniale
L’actuelle République de Djibouti
est devenue une colonie française avec le traité de
1862.
Après qu’un contentieux avec les
autorités indigènes ait conduit la France à quitter la
rade d’Obock, c’est autour de la nouvelle ville de
Djibouti, créée pour les besoins du chemin de fer à
destination de l’Éthiopie, que des populations en quête
de travail se sont rassemblées, devenant ainsi des
citoyens français.
Aux fins de pérenniser sa présence,
face aux résistances de toutes origines, la puissance
coloniale a mis en place une politique de balance entre
les différentes composantes, au gré des rapports de
force.
Politique de division qui se retrouve
dans les différentes dénominations du territoire :
Territoire d’Obock et Dépendances, Côte Française des
Somalis et Territoire Français des Afars et des Issas.
Changements de dénomination qui allaient déterminer tout
le processus de décolonisation.
2) Processus de décolonisation
Bien malgré elle, la présence
coloniale allait provoquer une remarquable élévation de
la conscience de classe, à travers la naissance des
premiers syndicats de travailleurs dès 1948, plaidant
pour une égalité de traitement avec les travailleurs
métropolitains.
Après des révoltes sporadiques et
circonscrites dans l’arrière-pays contre la puissance
coloniale, les premiers mouvements massifs de
décolonisation apparaissent à partir de 1958 dans la
Capitale.
Au référendum sur l’autodétermination
de cette année-là, Mahmoud Harbi avait appelé à voter
Non contre la présence française. Après cet échec,
Mahmoud Harbi décide de s’exiler.
Le référendum de 1967 donnera
officiellement le même résultat en faveur du maintien de
la présence française, grossissant un peu plus les rangs
du FLCS (Front de Libération de la Côte des Somalis)
créé dès 1963.
3) Indépendance
Après ces deux échecs, la lutte pour
l’indépendance allait connaître un renouveau décisif
avec la création de la LPAI (Ligue Populaire Africaine
pour l’Indépendance). Toutefois, derrière sa façade
unitaire, la suite des événements allaient rapidement
démontré que tous ne combattaient pas exactement pour la
même cause : celle de l’unité nationale.
4) Instauration du parti unique
Les divergences au sein de la LPAI ont
éclaté au grand jour dès les premiers mois de l’Indépendance.
A la suite d’un attentat contre le Palmier en Zinc, le
nouveau régime procède à une vaste répression dans la
communauté afar. Ce qui conduit le Premier ministre Ahmed
Dini à présenter sa démission. Tandis qu’une partie
de la jeunesse de cette communauté choisit l’exil et la
lutte armée. Tous les attentats déstabilisateurs restent
évidemment encore dans l’impunité la plus absolue car
profitable pour un groupe.
Au congrès du 4 mars 1979, la LPAI se
transforme en RPP (Rassemblement Populaire pour le
Progrès). En vertu d’un multipartisme hérité des
textes juridiques de la période coloniale, certains
hommes politiques tentent de mettre sur pied un parti
politique dénommé PPD (Parti Populaire Djiboutien) en
septembre 1981. Ils seront emprisonnés dans différentes
casernes de l’Armée dans le Nord et le Sud du pays. En
corollaire, tous les partis politiques autres que le RPP
sont interdits par une loi de mobilisation générale en
octobre 1981.
II) HISTORIQUE DES CONFLITS ARMÉS
1) Premier conflit dès 1977
Une partie de la jeunesse du MPL
(Mouvement Populaire de Libération) et de l’UNI (Union
Nationale pour l’Indépendance) choisit de combattre le
nouveau régime par les armes. Ainsi est née le FDLD
(Front Démocratique de Libération de Djibouti), basé en
Ethiopie. Mais devenu un petit pion sur le grand
échiquier régional, et malgré quelques actions
militaires plus symboliques qu’efficaces, ce mouvement
se désagrège dès 1983 et l’essentiel de ses membres
regagne le pays. Pour la plupart, ils y seront sauvagement
torturés, puisque aucune loi d’amnistie les concernant
n’avait été votée, ni même envisagée.
2) Du FRUD aux FRUD
Malgré cela, la situation intérieure
n’évolue pas dans le sens d’une pacification. Le
parti unique, caractérisé par une politique de
ségrégation tribale et un étouffement des libertés,
provoque à nouveau une résistance armée. Un coup d’Etat
est avorté en janvier 1991. Suite à la fusion de trois
mouvements, le FRUD (Front pour la Restauration de l’Unité
et de la Démocratie) naît en août 1991 et déclenche
des opérations militaires de grande envergure dès
novembre de la même année. Son programme est relayé par
une opposition pacifique connue sous le nom de FUOD (Front
Uni de l’Opposition Djiboutienne), donnant une dimension
nationale à ce qui est présenté condonnant une
dimension nationale à ce qui est présenté comme un
combat contre la dictature du parti unique. Des exactions
perpétrées contre les civils par les troupes
régulières un peu partout dans le pays accompagnent
chaque succès militaire du FRUD. Après avoir rapidement
conquis les ¾ du pays, le FRUD voit son offensive
bloquée par une médiation française qui n’aboutira
pas. Chassé des zones qu’il contrôlait à la suite d’une
offensive générale des troupes gouvernementales, le FRUD
connaît de profondes dissensions internes. Une partie
importante de ce mouvement signera avec le gouvernement un
accord de paix en décembre 1994. Lequel accord
prévoyait, entre autres, un rééquilibrage ethnique et
une décentralisation territoriale. Des responsables de
cette faction entrent d’abord au gouvernement, puis à l’Assemblée
nationale dans le cadre d’une alliance avec le RPP.
Aucune réforme démocratique n’est initiée dans le
cadre de cet accord qui n’a même pas été dûment
soumis à l’Assemblé nationale pour ratification,
contrairement au suivant. L’autre faction continue sa
lutte armée jusqu’à ce qu’un accord-cadre soit
signé entre elle et le gouvernement le 7 février 2000 à
Paris. Une troisième faction verra alors le jour,
contestant le bien-fondé de cette initiative de paix et
lui préférant l’exil, en attendant la reprise de la
lutte armée.
3) L’Accord de paix du 12 mai 2001
Ce premier pas initié à Paris conduit
à des négociations à Djibouti entre le gouvernement et
la faction désormais dénommée FRUD-armé. Au bout d’un
an, elles aboutissent à la signature d’un accord de
paix définitive le 12 mai 2001. Outre la réhabilitation
des zones affectées par le conflit et l’indemnisation
des biens civils détruits ou pillés par les troupes
gouvernementales, les deux volets les plus importants de
cet accord prévoient
a) une réelle décentralisation
territoriale,
b) d’importantes réformes
démocratiques, à travers l’accès à la citoyenneté
pour tous les citoyens privés de pièces d’identité et
la transparence électorale qui a toujours fait défaut à
grâce au multipartisme intégral, la mise en place d’une
Commission Electorale Nationale Indépendante et le
réforme d’un Conseil constitutionnel uniquement et
directement intégré au pouvoir en place dans le contexte
actuel.
III) LES ÉLECTIONS DEPUIS LE
RÉFÉRENDUM
SUR LA CONSTITUTION DE SEPTEMBRE
1992
1) Tenue du référendum dans un
contexte de partition du pays
Sommé par la communauté
internationale de procéder à une ouverture
démocratique, le régime met en place une Constitution
qui sera adoptée par référendum en septembre 1992.
Mais, à cette époque, l’essentiel du pays était sous
contrôle du FRUD qui avait d’ailleurs appelé au
boycott à travers le FUOD
2) Législatives du 18 décembre
1992
Profitant de la relative ouverture
politique, deux nouveaux partis ont vu le jour : le PRD
(Parti pour le Renouveau Démocratique) et le PND ( Parti
National Djiboutien). Seul le PRD a participé avec le RPP
aux législatives du 18 décembre 1992. Ce parti d’opposition
en a par la suite contesté les résultats, dénonçant
des fraudes massives.
3) Présidentielle de 1993
Outre trois autres outsiders, deux
concurrents s’affrontent : le Président sortant Hassan
Gouled, dont c’était là le troisième mandat
anticonstitutionnel, et celui du PRD, M. Mohamed Djama
Elabé. Là encore, le représentant de l’opposition a
contesté le résultat.
4) Présidentielle de 1999
Toute l’opposition, y compris le FUOD
qui avait jusqu’à présent boycotté chaque
consultation électorale, se range derrière son candidat
unique, M. Moussa Ahmed Idriss, face à celui du régime,
neveu de Hassan Gouled et son chef de cabinet depuis 1977
: M. Ismael Omar. Aux fraudes aussitôt dénoncées,
succède un assaut de la Police contre le domicile du
candidat malheureux, au cours duquel son fils adoptif
tombe sous les balles des policiers et lui-même arrêté
et jeté en prison.
5) Législatives de janvier 2003
Avec l’instauration du multipartisme
intégral à partir de septembre 2002, cinq nouvelles
formations politiques voient le jour, dont deux
rejoindront le camp du régime : il s’agit du PSD (Parti
Social Démocrate) et du PND (Parti National Djiboutien).
Les quatre autres, l’ARD (Alliance Républicaine pour le
Développement), l’UDJ (Union pour la Démocratie et la
Justice) le MRD (Mouvement pour le Renouveau Djiboutien)
et le PDD (Parti pour la Démocratie et le Développement)
concluront une alliance de l’opposition dans le cadre de
l’UAD (Union pour l’Alternance Démocratique) lors des
législatives de janvier 2003.
De multiples fraudes ont, encore une
fois, été constatées et dénoncées : 52% du corps
électoral ne s’étant même pas rendu aux urnes, soit
faute de carte d’électeur, soit pour la majorité des
cas n’ayant plus du tout confiance dans la sincérité,
à la transparence du processus électoral. L’ensemble
de ces fraudes a été consigné dans un dossier de
recours en annulation déposé par l’UAD auprès du
Conseil Constitutionnel. Une fin de non-recevoir lui a
été opposée, malgré les preuves flagrantes, dont les
moindres ne sont pas les brutalités contre les
délégués de l’opposition, les détournements des
urnes par l’Armée ou encore un représentant de la CENI
pris en flagrant délit de bourrage d’urne à Tadjourah.
Sans oublier le fait que les membres de ladite CENI n’ont
jamais rédigé un rapport final : celui officiellement
remis au chef de l’État par son président est donc
manifestement un faux établi en dehors de toute
légalité.
IV) FAUT-IL CAUTIONNER
LA PROCHAINE ÉLECTION
PRÉSIDENTIELLE ?
1) Les réformes démocratiques
prévues par l’Accord sont-elles effectives ?
Pour le gouvernement, tout va pour le
mieux dans le meilleur des mondes, fier d’une paix des
armes somme toute bien précaire. Il affirme avoir
respecté tous ses engagements afin de consolider la paix
2) Le point de vue de l’opposition
Pour sa part, l’autre partie
signataire de l’accord de paix du 12 mai 2001 dénonce
inlassablement les multiples violations perpétrées par
le gouvernement et l’ayant vidé de toute réalité. De
fait, deux points méritent d’être soulignés.
D’une part, la décentralisation,
même sous sa forme amendée par l’Assemblée nationale,
n’a toujours pas été mise en place, malgré les
promesses gouvernementales. Les actuels conseils
régionaux désignés par la Présidence de la République
sont loin de satisfaire les profondes aspirations des
populations, surtout que la population de la Capitale en
est pour le moment exclue.
D’autre part, les réformes
démocratiques prévues n’ont pas connu non plus l’application
attendue : la mise en place de la CENI a été menée
unilatéralement par le régime, la distribution des
pièces d’identité nationale reste marginale et
discrétionnaire, le Conseil constitutionnel n’a pas
été réformé et la transparence électorale est loin d’être
garantie, d’autant plus, que depuis sa timide mais
courageuse décision d’annuler en 1993 quelques Bureaux
de vote, le Conseil Constitutionnel s’est depuis lors
fait valoir d’inefficacité face aux fraudes et aussi,
et surtout, les risques de répressions restent très
menaçants.
3) Le point de vue de la population
Si l’on considère les seuls chiffres
officiels, pourtant contestés par l’opposition, 45% du
corps électoral auraient désavoué le régime lors des
législatives de janvier 2003. Le boycott prôné par l’UAD
(Union pour l’Alternance Démocratique) rencontre un
écho favorable au sein de tous ceux qui avaient estimé
que leur alliance avait été spoliée de sa victoire à l’époque
et qui ne désirent pas renouveler cette douloureuse
expérience de frustration prévisible.
V) QUE FAIRE FACE À UN RÉGIME
QUI AFFECTE (TOUS TRÉSORS
CONFONDUS) 47% DU BUDGET NATIONAL
À SES FORCES DE DÉFENSE ET DE
SÉCURITÉ ?
Force est de regretter que le régime
djiboutien n’accorde ni crédits ni importance à la
consolidation de la démocratie et d’une culture de
paix, comme ce devrait être le cas pour tout pays sortant
d’un conflit civil. Plus grave, l’impunité la plus
totale est accordée aux soldats qui s’étaient rendus
coupables d’exactions contre les civils.
L’ouverture démocratique reste donc
introuvable, même au niveau de la liberté syndicale
autant bafouée que par le passé : la notion de société
civile, dont la vitalité conditionne la valeur
démocratique d’un système politique, n’a aucune
réalité palpable à Djibouti
A côté de cela, la plus grande
opacité demeure dans la gestion des deniers publics. D’ailleurs,
- où passe le budget du Port, celui de
l’Aéroport, et autres dons extérieurs ?
- à combien s’élève la
contribution des forces militaires amies et présentes en
République de Djibouti ?
- combien y a-t-il exactement de
Trésors publics, dès lors qu’existent différentes
comptabilités opaques pour ne pas dire occultes ?
VI) RECOMMANDATIONS
Face à ces conditions, la Ligue
Djiboutienne des Droits Humains (LDDH) reste réservée et
inquiète quant au bon déroulement de la prochaine
présidentielle d’avril 2005, que l’opposition s’est
engagée d’empêcher tant que le régime continuera à
ignorer ses exigences en matière de transparence
électorale. C’est pourquoi, craignant plus que jamais
pour une paix civile menacée, la LDDH aurait souhaité le
report pur et simple de la prochaine présidentielle.
Si le régime persiste à ignorer le
profond malaise et si l’opposition (notamment l’ARD,
(Alliance Républicaine pour le Développement),
continuité historique du FRUD-armé partie signataire de
l’Accord de Paix du 12 mai 2001), maintient son mot d’ordre
de boycott actif, il est clair que l’on s’achemine
vers une période d’incertitude qui risque de gravement
remettre en cause la fragile paix civile.
Dès lors,
1) face à la permanence des fraudes
électorales depuis le référendum de septembre 1992 ;
2) face à la persistance d’un
régime quasiment despotique violant sans vergogne et
constamment les droits fondamentaux, les droits
économiques, politiques, sociaux et culturels ;
3) face à la régression juridico
sociale imposée par un système fondé sur le mensonge et
l’inexistence du principe de la Séparation des Pouvoirs
;
4) face au refus méprisant d’accorder
une quelconque considération à tout dialogue avec l’opposition
nationale et les forces vives du pays ;
5) face à l’inexistence d’une
Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI)
véritablement indépendantes et d’une Chambre des
Comptes et de Discipline Budgétaire véritablement
opérationnelle ;
6) conformément à la mission, de tout
défenseur des Droits de l’Homme, consistant à la
prévention des conflits ;
7) Tenant compte des récentes
déclarations radiotélévisées et aux aspects belliqueux
du ministre de l’Intérieur « escortées » par la
visite du chef de l’État dans un camp militaire avec «
un bâton de maréchal » rappelant tristement Mobuto et
les dérives impardonnables à l’encontre du peuple
Zaïrois ;
8) constatant que toute velléité d’indépendance
en matière syndicale est étouffée par ce régime qui ne
conçoit de société civile qu’à son service ;
la Ligue Djiboutienne des Droits
Humains (LDDH) considère qu’il est de son devoir le
plus urgent d’attirer l’attention de la communauté
nationale et internationale sur la situation
potentiellement et réellement explosive qui prévaut
aujourd’hui en République de Djibouti ;
La Ligue Djiboutienne des Droits
Humains (LDDH) ne peut qu’exiger le report d’un an de
cette élection présidentielle, afin :
1) d’instaurer des conditions
favorables à des processus électoraux réellement
transparents ;
2) de procéder à la refonte effective
des listes électorales avec la participation de tous les
partis politiques et la présence des Observateurs
internationaux notamment ceux des Défenseurs des Droits
de l’Homme ;
3) d’instaurer un gouvernement de
transition chargé de la mise en place de tous les
processus électoraux et du bon déroulement des
élections indépendantes pour la Magistrature suprême
(élection présidentielle) ;
4) d’organiser rapidement les
élections des Assemblées Régionales promises par l’actuel
chef d’Etat pour la fin de l’année 2004 ;
5) d’éviter toutes les
interférences illégales des Forces armées et des
instances juridico-administratives en faveur flagrante à
l’équipe au pouvoir ;
6) de rendre rapidement opérationnel
le Tribunal du Contentieux administratif afin que tout
recours contre les abus de pouvoir soient pris en
considération.
Sans l’instauration des conditions
favorables à une concurrence électorale loyale, juste et
équitable ;
Sans l’éradication des fléaux des
fraudes électorales, alors les dangers des dérapages
sanglants et les risques de conflit armé sont plus que
jamais omniprésents.