Interview du Président Dini aux
«Nouvelles d’Addis»
Le Président de l’ARD, M. Ahmed Dini a
accordé à notre confrère « Les Nouvelles d’Addis » une
interview que nous reproduisons intégralement.
Ahmed Dini : « En refusant de mettre en
place les réformes prévues pour le non renouvellement de
la guerre civile, on a l’impression que le gouvernement
s’efforce à ce que les mêmes causes produisent les mêmes
effets. »
Deux ans après la signature de l’Accord de
réforme et de concorde civile, dans un entretien avec
Les nouvelles d’Addis, Ahmed Dini Ahmed s’étonne de
l’attitude du gouvernement qui, ne respectant pas sa
signature, « empêche la création des conditions
nécessaires à la paix civile ». Il aborde aussi les
malversations diverses, la misère matérielle et morale de
la population, les difficultés faites à l’opposition, la
fraude électorale,… et il insiste sur sa démarche en
direction de l’Organisation Internationale de la
Francophonie, en faveur d’un désaveu de la politique
djiboutienne.
PROPOS RECUEILLIS PAR ALAIN LETERRIER
L’accord oublié
LNA. – Nous nous retrouvons pour votre
cinquième entretien avec Les nouvelles d’Addis.
Nous sommes le 12 mai, c’est un anniversaire, le deuxième
anniversaire de l’Accord de réforme et de concorde civile,
que vous avez signé avec le gouvernement djiboutien.
Aujourd’hui, c’est un euphémisme de dire qu’en regard du
nombre d’engagements pris par les parties signataires, il
n’y a pas forcément de quoi être très satisfait du
résultat. J’aimerais avoir votre point de vue à ce sujet.
Où en est-on de la mise en œuvre de cet accord, deux ans
après ?
Ahmed Dini. – L’attitude des parties
signataires de cet accord est, on ne peut plus divergente.
Une partie s’efforce de l’oublier, c’est la partie
gouvernementale. L’autre partie – c’est-à-dire nous et le
peuple de Djibouti – fondait de grands espoirs sur cet
accord. Nous nous efforçons de ne pas oublier cet accord
et les mesures prévues dans cet accord et de l’empêcher de
tomber dans l’oubli. Cet accord prétendait régler les
causes du conflit civil qui a duré dans le pays, pendant
dix ans et qui a fait beaucoup de victimes, de l’ordre de
milliers et beaucoup de dégâts matériels.
Quelqu’un a dit, je crois qu’il s’agit
de Thomas Holmes, que « la cause des guerres civiles,
c’est l’ignorance des causes.». Nous avions identifié les
causes de ce conflit civil et, après les avoir
identifiées, nous avons proposé une thérapeutique et des
mesures de prévention. Une thérapeutique pour les
séquelles, les dégâts, produits par ce conflit, et des
mesures de prévention pour que cela ne se renouvelle pas.
Le gouvernement, en oubliant
l’existence de cet accord, maintient les causes du conflit
civil. En refusant de mettre en œuvre la thérapeutique, il
refuse de réparer les préjudices causés par cette guerre
civile. En refusant de mettre en place les réformes
prévues pour le non renouvellement de la guerre civile, on
a l’impression qu’il s’efforce à ce que les mêmes causes
produisent les mêmes effets. Nous ne comprenons pas les
démarches d’un gouvernement national qui empêche la
création des conditions nécessaires à la paix civile.
Notre partie, c’est-à-dire la
population et les signataires non gouvernementaux de cet
accord, tient tellement à l’application de cet accord
qu’aujourd’hui, deuxième anniversaire de l’accord, un
meeting est organisé et la direction des quatre partis de
l’opposition nationale a décidé de faire du 12 mai, la
Journée Nationale de la Paix Civile. Pour nous, c’est très
important, alors que nous avons en face de nous, un
gouvernement qui considère cet accord, comme nul et non
avenu.
LNA. – N’avez-vous pas l’impression que
le gouvernement cherche à pousser l’opposition à la
faute ? Que le premier sang versé pourrait l’intéresser ?
AD. – Apparemment c’est cela. Nous
n’avons pas d’autre explication à cette attitude
totalement négative. Mais que gagnerait le gouvernement en
nous poussant à la faute ? Nous ne voyons pas quel
bénéfice le gouvernement pourrait tirer d’un désordre
civil à Djibouti.
LNA. – Les gens qui n’étaient pas très
favorables à cet accord disent, qu’au moment de la
signature, le gouvernement espérait recevoir quelques
subsides. Montrer un profil "correct" et sans plus ; qu’il
n’était pas dans ses systèmes d’en appliquer les termes.
AD. – Il faut avoir l’honnêteté
intellectuelle et l’intégrité morale d’accorder à autrui
la considération que l’on s’accorde à soi-même, et de lui
accorder un préjugé d’intelligence et de raison. Nous ne
pouvions pas supposer et nous ne le supposons pas
maintenant que le gouvernement est contre la paix dans le
pays. Nous ne le pensons pas. Ce serait inintelligent,
contreproductif et, finalement ce serait suicidaire. On ne
peut pas durablement maintenir dans un pays une situation
de non-paix. Même si certains peuvent, à la faveur de
troubles, pêcher, comme on dit, dans les eaux troubles et
en retirer quelques bénéfices ponctuels, individuels et
éphémères. Au moment où le gouvernement a signé cet
accord, il voulait peut-être en retirer des retombées
positives.
Mais cet accord prévoit que pour son
application, le gouvernement ferait appel au financement
international. D’ailleurs, un certain nombre de parties
multilatérales étaient prêtes à y contribuer, à y
participer. Et, curieusement, le gouvernement n’a pas
demandé le financement de la reconstruction des zones
touchées par le conflit, des parties détruites… Il n’a pas
demandé d’argent pour rebâtir ce qui a été détruit par la
guerre civile. Nous avons l’impression qu’il y a une
situation d’anarchie et de chaos, non pas voulue
délibérément, mais provoquée et entretenue par un état de
confusion. De confusion politique, administrative, à tous
les niveaux. Nous sommes en présence d’une situation de
non-droit qui émane d’un pouvoir qui a une apparence
d’État, mais qui n’a pas la réalité d’un État.
Nature et développement des
malversations
LNA. – N’existe-t-il pas aussi
l’hypothèse que le pouvoir ne soit pas pressé d’appliquer
l’accord dans sa globalité, et de donner ainsi à tous les
acteurs politiques et aux citoyens l’accès aux données
financières, etc. Ceci pouvant mettre au jour
d’éventuelles malversations, actes de corruption ou
autres ?
AD. – C’est possible. Mais, là encore,
je dirais qu’il faut accorder à autrui le préjugé
favorable que l’on s’accorde à soi-même… A contrario,
il faut penser des autres le mal que l’on pense de
soi-même. Si on est conscient que soi-même on peut se
conduire de manière anormale, non conventionnelle, on peut
imaginer que l’autre, son vis-à-vis peut lui aussi se
conduire de cette manière. Donc, ce que vous voulez dire,
c’est que le pouvoir ne voudrait pas nous introduire dans
le partage du "fromage".
Ce qui se passe à Djibouti dépasse la
nature de la corruption. La corruption se passe entre
corrupteurs et corrompus. Étant donné que c’est un acte
peu honorable, cela se passe en cachette. On cache la
corruption comme on cache un vice. À Djibouti, bien qu’il
y ait des corrupteurs et des corrompus, ce qui se passe
est d’une autre nature. Comme tout état moderne, nous
avons des institutions, dont l’ensemble constitue l’État.
Ces institutions sont l’exécutif, le législatif, le
judiciaire, etc. Aucune de ces institutions ne remplit ses
fonctions. On constate que chaque pouvoir, dans son
créneau, se trouve en embuscade, une véritable embuscade.
Tout ce qui passe à sa portée est happé
et privatisé. Et chaque pouvoir, au lieu de limiter le
pouvoir de l’autre et de matérialiser ainsi l’équilibre de
l’État, est complice avec son vis-à-vis. Complicité entre
l’Exécutif et le Législatif et complicité entre le
Judiciaire et les deux premiers. Les potentialités du pays
sont prises en otage, par ceux qui devraient les gérer. Au
lieu de gérer le pays, ils l’ingèrent. « Glup ! Avalé ! »
La nature des malversations qui sévissent à Djibouti est
absolument différente de ce que l’on nomme ailleurs, la
corruption. Cela s’aggrave de jours en jours, de mois en
mois, d’années en années. De telle sorte que le pays ne se
développe pas. Ceux qui sont au pouvoir s’enrichissent, le
peuple s’appauvrit. Le pays devient de plus en plus
pauvre. Alors que le budget est de plus en plus gonflé.
Au commencement du conflit civil, le
budget national était d’un peu plus de 25 milliards de
francs Djibouti. Avec ces 25 milliards, l’administration
fonctionnait et les salaires étaient versés mensuellement.
Les pistes étaient entretenues, les services de santé
fonctionnaient, les malades hospitalisés étaient nourris,
les cantines scolaires fonctionnaient normalement.
Maintenant, douze ans plus tard, le budget a presque
doublé, il est de 41 milliards de francs Djibouti.
L’entretien des pistes est supprimé ; de temps en temps,
l’armée française entretient quelques tronçons, mais le
gouvernement de Djibouti n’entretient plus les pistes,
dans les régions de l’intérieur.
Cette année, le budget pour
l’alimentation des malades hospitalisés a été
officiellement supprimé. Jusqu’à 2002, ce budget existait,
mais il n’était pas consacré à l’alimentation des malades,
il était détourné. Les malades qui sont hospitalisés
dépendent de personnes extérieures pour leur nourriture ;
s’ils n’ont personne, ils n’ont plus qu’à mourir
d’inanition. Les cantines scolaires sont fermées. Les
salaires sont en retard, les arriérés sont de plusieurs
mois. On m’a dit que pour certains, cela pouvait aller
jusqu’à huit mois.
Les pensions de retraite ne sont pas
payées, non plus. Il y a des retards, là aussi. Et le
budget est doublé. Nous sommes en présence d’une situation
totalement aberrante. Ce n’est ni un État organisé, ni un
État anarchique. Ce sont les institutions embusquées qui
s’approprient les potentialités du pays.
Le volet critique d’un rapport du Sénat
français
LNA. – Dans un rapport d’information de
la commission des Affaires étrangères du Sénat français,
qui vient de paraître (1), la gestion des recettes et
aides par le gouvernement djiboutien semble brocardée. Je
cite trois extraits :
1) « Les élections générales du 10
janvier 2003 ont donc été organisées dans un climat de
liberté d’expression jamais connu auparavant, et leurs
résultats ont manifesté une nette percée de l’opposition,
même si le mode de scrutin (liste majoritaire à un tour) a
permis à la majorité sortante de remporter les 65 sièges
de l’Assemblée. Cette émergence de l’opposition (37 % des
voix dans la ville de Djibouti) traduit sans doute le
désarroi d’une population qui ne bénéficie d’aucune
retombée des masses financières que le Gouvernement tire
de l’activité portuaire et de la présence des troupes
étrangères sur son sol. »
2) « De nombreuses aides budgétaires
ont également été consenties au profit du territoire, dont
1,8 million d’euros en 2001 et 6 millions d’euros en 2002.
Ce soutien constant n’a pas permis, cependant, d’enrayer
l’émergence d’une crise des finances publiques, dont la
principale manifestation se traduit par un retard constant
dans le versement des traitements de la fonction publique.
La masse d’arriérés se monte aujourd’hui à environ cinq
mois de salaire. »
3) « Ce constat est préoccupant car il
témoigne d’un manque de maîtrise des disponibilités
financières aux mains du gouvernement djiboutien. » Avez
vous un commentaire à faire sur ces points ?
AD. – Je me permets d’abord une
remarque sur la nature très approximative du contenu du
rapport, nonobstant le sérieux reconnu de ses auteurs. Il
ne pouvait en être autrement lorsque l’on visite quatre
pays en 8 jours, jours d’arrivée et de départ inclus. Dans
ce cas, les sources disponibles pour se faire une idée
sont les personnes et les archives officielles. Il y en a
qui sont peu informées, mal informées ou même
désinformantes.
Concernant les trois extraits que vous
citez :
1) Tant que les élections se
déroulaient sous le régime du parti unique, il n’était pas
question de liberté d’expression puisque le parti au
pouvoir était le seul à avoir droit à la candidature, sur
liste unique automatiquement élue. Depuis 1992, la liberté
d’expression pendant la campagne électorale a toujours
existé mais c’est la transparence et l’honnêteté du
scrutin qui continuent de faire totalement défaut, malgré
la liberté de la campagne électorale prévalant depuis
12 ans déjà. Le score officiellement reconnu à
l’opposition dans la capitale n’est pas de 37%, comme
l’écrit le rapport du Sénat, mais bien de 45% (44,97%)
après la rétention délibérée par l’administration de
toutes les cartes d’électeurs appartenant aux partisans et
sympathisants de l’opposition, et la délivrance des cartes
multiples et des ordonnances aux partisans et
sympathisants du régime. Le vote pour l’opposition traduit
sûrement le désir d’une population qui veut se débarrasser
d’un régime devenu insupportable, qui l’opprime depuis
l’indépendance en 1977.
2) La population n’est pas loin de
considérer qu’elle n’est pas le véritable destinataire de
l’aide consentie au gouvernement. Et il est donc devenu
"normal" de ne pas bénéficier des retombées positives. Il
s’agit, comme nous l’avons dit ailleurs (2), d’une
coopération "connivence" entre les pays donateurs et le
régime djiboutien. Ce n’est pas la "confidentialité" de la
dernière convention financière entre la France et Djibouti
qui le démentira ; ni le contrat de gestion, lui aussi
confidentiel, du Port et de l’Aéroport de Djibouti avec le
Port de Dubaï.
3) Au contraire, ce qui est
préoccupant, c’est la maîtrise absolue, opaque et
irrégulière des disponibilités financières aux mains du
gouvernement djiboutien, sans aucun contrôle.
Fraudes politiques, atteintes aux
droits de l’homme, etc.
LNA. – Donc, en janvier 2003, ont eu
lieu les premières élections multipartites à Djibouti.
Officiellement, la coalition des partis au pouvoir a
remporté ces élections législatives. Les partis
d’opposition, dont votre parti, l’Alliance Républicaine
pour le Développement, ont contesté ces résultats. Qu’en
est-il aujourd’hui de vos démarches sur cette question ?
AD. – En participant aux élections,
nous avions plusieurs objectifs. Le premier, évidemment,
c’était de gagner ces élections. Comme il n’existait pas
de précédent où l’opposition avait remporté une élection
en République de Djibouti, depuis l’indépendance, nous
avions intégré dans nos réflexions, la possibilité de ne
pas gagner ces élections. Mais, dans cette hypothèse, nous
étions décidés à savoir pourquoi nous ne l’avions pas
gagnées. Si c’était le choix des électeurs, il n’y avait
rien à dire. Si c’était le résultat de magouilles du
pouvoir, nous étions décidés à en apporter la preuve et à
suivre la voie légale prévue pour ce cas-là, c’est-à-dire,
à aller devant les juridictions compétentes.
Malheureusement, les juridictions à Djibouti sont des
appellations sans objet. Elles ne désignent pas des
juridictions qui disent la Loi et rendent la justice entre
les justiciables.
Nous avons participé aux élections.
Nous avons eu l’occasion de nous exprimer librement, de
tenir nos meetings librement et en paix, malgré le
déséquilibre de la couverture médiatique. Lorsque nous
avions 5 ou 6 minutes d’antenne à la télévision ou à la
radio (en dehors des temps de la campagne officielle), les
partis au pouvoir avaient 55 minutes. Malgré cela, nous
avons participé à l’élection. Le jour de l’élection, nous
avons désigné nos représentants, nos délégués et le
pouvoir a désigné les membres des bureaux de vote,
c’est-à-dire, le président, le secrétaire et les
assesseurs. On nous a refusé la possibilité de désigner
des assesseurs. Nous avons protesté contre le fait que les
membres des bureaux étaient désignés en fonction de leur
appartenance politique et de leur proximité familiale avec
les candidats gouvernementaux. Nous avons saisi le Conseil
constitutionnel en disant, M. Untel est parent avec le
candidat Untel, etc. Bien sûr, le Conseil constitutionnel
n’en a pas tenu compte.
Nous avons constaté que dans la plupart
des circonscriptions électorales nous avions réellement
gagné les élections ou nous aurions pu les gagner. La
préparation de ces élections a été unilatérale. Le pouvoir
a préparé unilatéralement ces élections qui étaient
faussées dès le départ. La liste électorale est fausse. La
mission d’observation, désignée par l’Organisation
Internationale de la Francophonie, a dit officiellement,
dans son communiqué, que la liste était "inadéquate",
qu’elle ne correspondait pas au corps électoral tel qu’il
existait en janvier 2003. La liste étant fausse, les
cartes d’électeur établies à partir de cette liste, sont
évidemment fausses. La liste étant fausse, elle n’était
donc pas présentable, pas publiable. Non seulement elle
n’a pas été publiée, comme le prévoit la Loi, mais sa
consultation nous a été interdite. Nous n’avons pas pu
vérifier qui était inscrit, qui ne l’était pas, sur cette
liste. Pourquoi certains sont inscrits plusieurs fois et
d’autres ne le sont pas du tout… Étant donné que la liste
était fausse, elle n’a donc pas été publiée. Étant donné
que les cartes électorales établies sur la base de cette
liste étaient, elles aussi fausses, elles n’ont pas été
distribuées.
La rétention de ces cartes a été
compensée par le recours massif au vote par ordonnance.
Ces ordonnances ont été accordées à des gens qui sont
supposés ou qui sont d’évidence des partisans de la liste
gouvernementale. En plus de leur inscription normale sur
la liste électorale, ils avaient des ordonnances (une,
deux, trois…). Ils pouvaient voter dans n’importe quel
bureau, puisque le bureau n’était pas indiqué sur leur
ordonnance. Et ainsi voter dans plusieurs bureaux.
Dans la moitié des cas, c’est-à-dire
pour plus de 82.000 électeurs sur 178.000, les cartes
électorales ne comportaient ni la désignation de leur
bureau de vote, ni l’adresse. De telle sorte qu’ils ne
savaient pas où s’adresser pour retirer leur carte et où
se rendre pour voter. Le gouvernement a rendu impossible
la rencontre entre l’électeur et sa carte. Ces cartes-là
sont restées en possession du gouvernement qui les a
utilisées pour le bourrage des urnes. N’importe qui
pouvant voter avec n’importe quelle carte dans n’importe
quel bureau.
Nous avons apporté les preuves de tout
cela devant le Conseil constitutionnel. Le Conseil
constitutionnel nous a déboutés, sans se livrer à aucune
instruction judiciaire du dossier. Nous avions vraiment
préparé le dossier à l’intention du Conseil
constitutionnel. Nous lui avions demandé d’examiner les
listes d’émargement parce qu’il est obligatoire que chaque
fois qu’un électeur a voté, il signe son vote par
l’apposition de son pouce gauche. Dans le cas où il y a eu
un bourrage d’urnes, il n’y avait pas d’empreintes sur la
liste d’émargement. Dans le cas où le bourreur d’urne
apposait sa propre empreinte, pour faire croire qu’il y a
eu des votes, les empreintes étaient identiques pour tous
les électeurs. Nous avions donc demandé au Conseil
d’examiner cette liste et il a refusé. Les procès-verbaux
des bureaux de vote, en dehors de la ville de Djibouti,
étaient tous des faux, dans la mesure où nos délégués ont
été empêchés de participer à leur rédaction. Nous l’avons
dit également au Conseil constitutionnel et nos délégués
l’ont écrit ; le Conseil n’en a tenu aucun compte.
Les élections préparées
unilatéralement, truquées le jour du scrutin et avalisées
in fine par le Conseil constitutionnel, il n’y a plus de
recours désormais à l’intérieur de Djibouti. Mais nous
avons d’autres recours extérieurs que nous avons
entrepris. Djibouti fait partie d’organisations
internationales, telles que par exemple, l’Organisation
Internationale de la Francophonie (OIF), qui a envoyé des
observateurs lors de ces élections. Nous avons donc saisi
cette organisation, apportant devant elle, le dossier que
nous avions déposé devant notre Conseil Constitutionnel et
nous avons demandé à l’OIF de suspendre la section de
Djibouti de sa qualité de membre de l’Assemblée
Parlementaire Francophone (3).
LNA. – Comment la frustration de la
population djiboutienne peut-elle se contenter de ces
démarches institutionnelles ?
AD. – Nul n’est absolument maître de
l’opinion publique. Surtout lorsque les motifs de
mécontentement s’accumulent. Nous ne pouvons pas dire que
nous sommes maîtres de l’opinion et de la réaction
populaire. Le gouvernement ne peut pas le dire, non plus,
personne ne peut le dire. Surtout lorsque les causes de
mécontentement et de révolte sont multiples, permanentes
et massives, comme à Djibouti. Mais nous, en tant que
partis d’opposition, nous avons fait l’examen de la
situation et nous nous sommes dits qu’en agissant
pacifiquement, nous serions plus efficaces qu’en prônant
l’action violente. Nous avons l’impression que cette
situation est un encouragement pour le gouvernement qui se
dit que tant qu’il n’y a pas de troubles, que l’opposition
est pacifique, rien ne l’oblige à faire des concessions ou
des réformes. Mais n’est-ce pas jouer avec le feu ? Parce
que l’opposition, comme le gouvernement, peut ne plus
maîtriser une situation devenue explosive par un cocktail
de misère, matérielle, morale, politique, sociale… Cela
peut provoquer une explosion incontrôlée et spontanée.
LNA. – Le multipartisme intégral est
officiellement entré en vigueur à Djibouti. Or, récemment
on a assisté à des événements qui permettraient d’en
douter. Que pensez-vous de l’arrestation de Daher Ahmed
Farah, le leader du Mouvement pour le renouveau
démocratique et le développement (MRD), l’un des partis
membres de la coalition d’opposition aux dernières
législatives ?
AD. – D’abord, gardons aux situations leur juste mesure.
Parler d’un multipartisme intégral pour Djibouti, ne
serait pas approprié.
Légalement, il n’y a pas de limitation
du nombre de partis. Mais, multipartisme intégral signifie
que n’importe qui peut former un parti. En réalité, ce
n’est pas cela. Il y a beaucoup d’obstacles qui sont pour
nombre de gens, insurmontables. D’abord, il y a l’obstacle
financier. Pour créer un parti politique à Djibouti, le
gouvernement impose le paiement d’une somme qui constitue
un véritable racket. Cette somme ne correspond pas aux
frais de dossier qui viennent en supplément ; elle ne
correspond ni à une taxe, ni à un impôt, ni à la cession
d’un service rendu. Quiconque voudrait créer un parti
politique, en dehors des conditions territoriales,
ethniques, administratives, doit débourser 2 millions de
francs Djibouti. Alors, ne peut créer un parti politique à
Djibouti qu’un riche commerçant, un voleur impuni ou bien
un héritier fortuné.
LNA. – Il y aurait des voleurs impunis
à Djibouti ?
AD. – [Rires] On dit qu’il y en a…
Partout ailleurs, on peut créer un
parti politique par simple déclaration. Il suffit de
présenter un extrait de casier judiciaire vierge, une
attestation de bonne moralité et une liste de gens qui
sont d’accord sur un statut. À Djibouti, il faut trouver
de l’argent et fournir un tas de papiers qu’il faut
timbrer, donc payer encore des timbres fiscaux, etc. Le
multipartisme est donc intégral, dans le sens où le nombre
de partis n’est pas limité, mais les conditions imposées
le rendent presque impossible. Et puis on a l’impression
que c’est un multipartisme toléré, simplement toléré, que
c’est le fait du prince qui est appliqué en la matière.
L’arrestation du président Daher Ahmed Farah l’atteste
bien. Lorsqu’on peut prendre le président d’un parti
politique et le jeter en prison, comme un voleur. Alors
qu’il n’a pas menacé l’ordre public, qu’il n’a ni agressé,
ni volé, ni commis aucun délit… Il n’a fait que signer un
article qui correspond à la vérité, à la réalité !
LNA. – Ce qu’il a dit dans cet article
est vrai ?
AD. – C’est vrai ! Refuser que l’on dise à la police
d’arrêter M. "X" et dire au procureur de mettre le "X" en
question en prison, c’est tout. Et après le juge "Y" va le
condamner. Ce qui est dit par le rapport du Département
d’État américain correspond à la réalité.
LNA. – Rappelons que le Département
d’État américain a soulevé plusieurs manquements graves au
respect des droits de l’homme à Djibouti, comme l’absence
d’indépendance de la justice, le harcèlement des membres
de l’opposition, le non-respect de la liberté d’expression.
AD. – Tout cela est attesté et illustré
par l’emprisonnement de Daher qui est maintenant en prison
depuis plusieurs semaines, depuis le 20 avril.
Des présences militaires
LNA. – Voice of America a parlé de
l’emprisonnement de Daher Ahmed Farah. La radio américaine
a donné plusieurs fois la parole au représentant "Afrique"
de Reporters sans frontières (RSF), qui a dénoncé
l’arrestation injustifiée de «DAF» et les saisies de
matériel du journal. Cette radio, qui fut en son temps
accueillie très favorablement par le pouvoir, se
retournerait-elle contre lui ?
AD. – Elle ne se retourne pas contre
lui, elle se retourne contre ses agissements. Nous avons,
en ce moment, à Djibouti, plusieurs présences militaires
de pays démocratiques. L’armée française est toujours là ;
les militaires américains, les Allemands… Ils considèrent
Djibouti comme un pays allié et, à partir de là, ils
surveillent le terrorisme international.
LNA. – Avez-vous remarqué, cette
tendance américaine actuelle, à voir du terrorisme dans
les pays où les intérêts US ne sont pas implantés mais sur
lesquels ils ont des visées… Quand ils sont bien
implantés, le terrorisme disparaît comme par enchantement.
AD. – À Djibouti, le problème est un
peu différent. Les Américains ne peuvent pas, sans perdre
leur crédibilité, ne pas remarquer ce qui se passe à
Djibouti, en y étant présents. (Mais ont-ils besoin de
crédibilité auprès des Djiboutiens, je ne sais pas…).
Ayant remarqué ce qui se passe d’anormal, ils ne peuvent
pas ne pas en parler. En parler à Djibouti, c’est dans
l’intérêt de Djibouti, mais dans l’intérêt de leur
présence également. Si Djibouti devenait, à force
d’oppression, comme la Somalie, il leur serait difficile
d’y être en paix, tranquillement. Ou bien, ils seraient
contraints de participer à la répression avec le pouvoir,
ce qui ne serait pas très indiqué, ou bien ils
partiraient.
Djibouti n’a pas été choisi au hasard.
Il réunit plusieurs conditions. D’abord, sa situation
géographique et la nature géophysique du pays. Il y a la
mer pour l’entraînement naval ; le désert, les montagnes,
les plaines, toutes sortes de terrains d’entraînement pour
toutes sortes d’armes, y compris des bombardements aériens
avec des bombes réelles.
C’est un pays peu peuplé. Ensuite, il y
a les conditions météorologiques. Ils peuvent s’y
entraîner 365 jours par an. Et enfin, de par sa situation
géographique, Djibouti est à proximité des zones
sensibles. Djibouti a été choisi pour tous ces avantages
qui n’existent pas ailleurs.
Si les agissements du pouvoir
djiboutien précarisent cette situation, par des troubles
politiques, économiques, sociaux, ils ont intérêt à ne pas
se taire.
LNA. – Précisément, si on se réfère à
la position stratégique de Djibouti qui intéresse les
Français depuis tout temps mais qui intéresse aussi
maintenant, vivement, les Américains, et peut-être
d’autres, croyez-vous que ces puissances pourraient
accepter le principe d’une alternance démocratique à
Djibouti ?
ADA. – Je crois que oui. L’alternance
démocratique ne modifierait aucun des paramètres, en vertu
desquels Djibouti a été choisi pour le stationnement des
troupes militaires étrangères. En revanche, l’alternance
démocratique modifierait la gestion des affaires publiques
à Djibouti. Au lieu que Djibouti soit une propriété privée
pour un clan politique – je ne dis pas clan ethnique,
puisque parmi ceux qui sont embusqués au pouvoir
maintenant, il y a des gens issus de toutes les ethnies –
le pays serait géré par des représentants de la population
djiboutienne, dans l’intérêt et pour le bien de celle-ci,
conformément aux règles normales de transparence.
LNA. – Le pouvoir aura au moins réussi
cela, l’unification ethnique.
AD. – Oui, il y a une unité ethnique
dans l’opposition et aussi une unité ethnique dans la
prédation… Si l’alternance avait lieu un jour, elle ne
serait pas contre la présence française ou autre, tant que
cette présence ne serait pas contraire aux intérêts
nationaux de Djibouti.
LNA. – C’est votre analyse, mais
pensez-vous réellement que les puissances étrangères
présentes à Djibouti, perçoivent les choses de la même
manière ?
AD. – Croyez-vous qu’ils soient moins
intelligents que moi ? [Rires.]
LNA. – Leurs intérêts ne sont peut-être
pas les vôtres…
AD. – À Djibouti, si, leurs intérêts
sont ceux que je viens de développer. À Djibouti, les
Américains sont encore un peu novices. Étant donné qu’ils
se considèrent en guerre, en guerre contre des inconnus,
ils nous considèrent tous comme suspects. Ils se méfient.
Parfois, ils gênent notre navigation maritime entre
Tadjourah, Djibouti, Obock. D’autres fois, ils gênent
notre circulation terrestre dans la plaine nord, entre
Moulhoulé et Obock. Parfois, ils gênent nos nomades, la
nuit, avec leurs hélicoptères en se livrant à des
exercices nocturnes de parachutage de leurs commandos… Ils
nous gênent, pour l’instant.
LNA. – Plus que les Français ?
AD. – Les Français ne nous gênent pas.
D’abord, ils ne se considèrent pas en guerre. Ils ne se
livrent pas à de multiples exercices. Ils ne se méfient
pas de tout le monde, puisqu’ils sont là depuis longtemps
et qu’ils connaissent les gens. Les Américains disent
qu’ils sont en guerre contre des inconnus et comme nous
sommes des inconnus, ils nous considèrent comme suspects.
Ils se méfient de nous, tout en étant chez nous. Mais ce
n’est pas spécifiquement dirigé contre nous. À la longue,
s’ils n’en tirent aucun enseignement, cela pourrait
devenir dirigé contre nous et se retourner contre eux.
Moyens d’expression de l’opposition et
nouvel emprisonnement de «DAF»
LNA. – Revenons à l’opposition. Quels
sont les moyens d’expression de l’opposition djiboutienne
aujourd’hui?
AD. – Théoriquement, tout ce qui est
légal et pacifique est à notre portée, comme moyen
d’expression. Concrètement, les médias appartiennent à
l’État et il y a une confusion, un amalgame entre le parti
au pouvoir et l’État, donc la radio, la télévision, la
presse écrite (la Nation), sont à la disposition
des partis au pouvoir et non pas à la portée des partis de
l’opposition. Nous n’y bénéficions même pas du droit de
réponse légal. En dehors de cela, tout ce que les partis
d’opposition peuvent avoir comme moyens d’expression sont
autorisés. Les meetings pour informer nos adhérents et
sympathisants ; nos propres journaux…
LNA. – Oui, théoriquement vous avez
accès à tout cela. Mais, objectivement, quand on voit
qu’un des leaders de l’opposition est emprisonné au secret
parce qu’il a écrit un article qui n’a pas plu… Et dans la
mesure où vous n’avez pas accès aux grands médias
audiovisuels, comment faites-vous pour vous faire entendre
à Djibouti?
AD. – C’est limité, mais nous avons
occupé notre créneau et utilisé les moyens dont nous
disposions, jusqu’à présent. L’emprisonnement de Daher n’a
rien à voir avec l’article qu’il a publié, cela est un
prétexte. Daher gêne politiquement le pouvoir.
LNA. – Pourquoi, n’êtes-vous pas en
prison vous aussi?
AD. – Je ne suis pas aussi actif que
Daher. De par mon âge, je suis moins actif que lui. Il est
le benjamin de l’opposition. Il est plus énergique.
Circulant plus que nous, voyageant plus que nous, il a
plus d’informations et il publie ces informations. Bien
que ces informations ne soient pas fausses, leur
publication gêne le pouvoir et pour le faire taire, on
l’arrête. Il parle de quantités de choses : manque d’eau,
d’électricité, de soins, brimades contre certains
fonctionnaires, brimades contre des villages…
Il parle de la vie quotidienne des
gens, des lacunes ou des malveillances du pouvoir… Il gêne
beaucoup plus que moi. Étant donné que le pouvoir ne
connaît pas de limites à son pouvoir, il ordonne qu’on
l’arrête, qu’on l’emprisonne et qu’on le condamne.
LNA. – Vous venez de dire : « DAF gêne
plus que moi. » Pouvez-vous développer ?
AD. – Oui, je viens de vous dire qu’il
est plus jeune, plus actif, qu’il s’informe plus, il
publie plus de détails sur la vie quotidienne des
Djiboutiens, il organise plus de réunions. C’est de cette
façon qu’il gêne.
LNA. – Sur le plan de l’approche
politique, qu’est-ce qui vous différencie ?
AD. – Il n’y a pas de différence. Il
est partisan de la gestion publique et honnête de la chose
publique, moi également. Il est partisan du développement
du pays, c’est mon cas aussi. Il souhaite l’unité
nationale, nous sommes tous d’accord là-dessus.
LNA. – Ce que je voulais dire, c’est
plutôt sur la façon d’appréhender l’action politique.
Quelles sont les caractéristiques des deux styles
politiques ?
AD. – Je ne vois pas de différences.
Au prétexte d’une menace tribaliste
LNA. – Le gouvernement évoque
régulièrement le risque de tribalisation de la société
djiboutienne. Dans un article de la Nation, je
viens de lire que le pouvoir refuse d’accorder des
licences pour la création de radios privées à Djibouti,
affirmant qu’elles seraient utilisées pour renforcer les
sentiments tribaux. Il cite l’exemple de la radio des
Milles collines au Rwanda.
AD. – C’est de la foutaise.
Souvenez-vous, après les indépendances, en Afrique, dans
les années soixante, partout, y compris chez nous, on a
justifié la mise en place ou le choix du parti unique, par
la prévention contre les risques de tribalisme. Pour
éviter la création, la mise en place de partis ethniques,
on a voulu créer l’unité nationale détribalisée, en
mettant tout le monde dans le melting-pot du parti unique.
La justification du système du parti unique était de
combattre les risques de la tribalisation. On connaît la
suite…
Il a fallu trouver une direction à ce
parti unique. Généralement c’était le président ou le chef
du gouvernement. Et étant donné qu’il était né dans une
tribu, le parti devenait sa chose à lui et, à travers lui,
la propriété sa tribu. C’est ainsi que ce système de parti
unique a constitué le soubassement même du tribalisme, du
système tribal, de l’administration tribale.
Alors, refuser la liberté d’expression
– puisque la création d’une radio privée est une
contribution à la liberté d’expression– sur cette base,
est absurde. Actuellement, à Djibouti, la radio nationale
appartient au régime et le régime est dirigé par quelqu’un
qui est né dans une tribu. Et au sein de son régime, on
retrouve de préférence des gens issus de sa tribu et la
direction de la radio ou du journal sont exercés aussi par
des membres de la tribu du président.
LNA. – Vous disiez précédemment que le
pouvoir avait réussi à mélanger les origines ethniques au
sein du gouvernement. Cela ne joue pas sur les médias ?
AD. – Non, cela ne joue pas sur les
médias, parce que ces médias jouent le rôle de
porte-parole du pouvoir. Et à cette place de porte-parole,
le président ne veut que les siens et les plus proches des
siens. Bien sûr, il y a quelques postes subalternes
occupés par des gens issus d’autres ethnies, mais pas dans
les plus hautes fonctions; quand ils y sont c’est "pour la
galerie", comme l’est l’actuel Ministre de la
Communication.
LNA. – On m’a dit qu’il y avait eu
récemment des "appels du pied" de la Première Dame de
Djibouti vers Ahmed Dini, est-ce vrai ?
AD. – Je ne pense pas que ce soit
possible. Je ne pense pas que Ismaël Omar se serve de sa
femme pour lui faire faire à sa place ce qui est de son
ressort à lui. Je ne le pense pas.
LNA. – Donc, selon vous, le fait est
faux. Et s’il est possible, ce serait une initiative
personnelle de la Première Dame.
AD. – Je ne crois pas qu’elle puisse
prendre d’initiative politique. Je connais cette femme
depuis qu’elle était petite. J’étais ami avec son père. On
travaillait ensemble à la direction des services
d’hygiène. Et quand il allait la chercher à l’école des
filles, nous étions toujours ensemble. Si elle veut me
dire bonjour, je ne la fuirai pas, mais je ne pense pas
que son mari l’envoie pour me tester, me recruter, ou je
ne sais quoi d’autre. Je ne le pense pas.
LNA. – Il se dit qu’un cousin proche
d’Ismaël Omar Guelleh aurait été égorgé à Balbala.
Avez-vous des informations à ce sujet ?
AD. – Je ne connais pas son degré de
parenté avec Ismaël Omar Guelleh. Mais je sais, par
contre, qu’il est membre de la tribu d’Ismaël Omar, c’est
un Mamassan. Et qu’il a été égorgé par un Issa fourbala,
de la même tribu que Daher Ahmed Farah. Alors, est-ce que
la rixe qui a abouti à ce crime est d’origine politique ou
personnelle, je l’ignore. Même si ce n’est pas directement
politique, dans un climat d’agitation et de ras-le-bol, il
se peut que le Mamassan soit allé faire de la provocation
à l’égard de l’autre homme et que cela ait dégénéré.
Implications djiboutiennes des Pays
du Golfe et relations régionales
LNA. – Autre chose, comment
analysez-vous le rôle à Djibouti des pays du Golfe ? Leur
attitude a-t-elle évolué depuis l’intervention américaine
en Iraq ?
AD. – Les pays du Golfe ont un triple rôle de soutien
économique, technique et culturel à Djibouti. Le rôle
économique essentiel est joué par l’Arabie Saoudite, qui
finance divers projets d’infrastructures et d’équipements,
notamment la route Fahd qui relie la Capitale Djibouti à
Tadjourah. L’Arabie Saoudite a aussi un rôle de soutien à
la mise en place d’un certain nombre d’écoles primaires de
langue arabe et à la gestion d’instituts d’enseignement
secondaire. Dubaï a un rôle de soutien technique à
Djibouti, puisque le port de Dubaï gère le port et
l’aéroport de Djibouti. Quant à l’attitude des pays du
Golfe, depuis l’intervention américaine en Iraq, le temps
écoulé est trop court pour qu’on puisse mesurer
l’évolution de leur attitude envers Djibouti, depuis cet
événement.
LNA. – Concernant les relations
régionales, on relève toujours des conflits d’intérêts ;
par exemple, dans le règlement de la crise somalienne. On
a parfois l’impression que les pays de l’Igad, dont
Djibouti, ne sont pas pressés de voir aboutir les
négociations au Kenya.
AD. – La crise somalienne est
fondamentalement somalienne, même si ses rapports avec
d’autres pays de la région l’ont aggravée ou compliquée,
par des interférences croisées d’intérêts divergents. Les
pays de l’Igad ont chacun leurs propres problèmes et leurs
crises récurrentes de différente nature, politique,
économique, ethnique, sécuritaire, dont la résolution ne
dépend, en réalité, ni de la poursuite, ni de la fin de la
crise somalienne. N’ayant pas été en mesure de solutionner
les problèmes domestiques qui les concernent chacun chez
eux, on peut supposer qu’ils ne soient pas détenteurs de
la solution de la crise somalienne. Le jour où les
Somaliens se mettront d’accord entre eux pour mettre en
place une solution à leur problème, personne ne les
empêchera et tout le monde voudra les y aider pour avoir
de bons rapports avec la Somalie.
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(1) « La corne de l’Afrique, nouvel
enjeu stratégique », rapport d’information n° 200
(2002-2003) du 5 mars 2003, Commission des affaires
étrangères du Sénat français, par MM. André DULAIT, André
BOYER, Didier BOULAUD, Mmes Paulette BRISEPIERRE, Hélène
LUC, M. Louis MOINARD, commission des Affaires étrangères,
de la Défense et des Forces armées.
(2) Monsieur Dini se réfère à un
précédent entretien avec Les nouvelles d’Addis, le 18 juin
2002, où il avait notamment déclaré : « Peut-être que je
vous surprendrai en disant qu’il n’y a pas qu’une seule
coopération française avec l’Afrique. Après avoir
longuement observé cette coopération, j’ai cru déceler
qu’il y en a trois sortes. Il y a la "coopération
continuité", il y a la "coopération connivence" et il y a
la "coopération rupture". La première signifie que la
France continue à faire doucement avec les États
indépendants ce qu’elle faisait fortement quand elle avait
la souveraineté directe sur ces pays : financer un petit
peu l’éducation nationale, la médecine et quelques autres
domaines scientifiques ou techniques. C’est la coopération
continuité, pour laquelle le financement de la France
consiste généralement à envoyer des techniciens, des
enseignants, des ingénieurs…
La coopération connivence c’est le
soutien aux dictateurs, qui ne tient pas compte des
besoins des pays, mais où, de temps en temps, on donne un
ballon d’oxygène à la dictature ; pour qu’elle ne tombe
pas, qu’elle ne se dissolve pas dans la misère, sa tête
est maintenue hors de l’eau lui permettant de se maintenir
à la tête du pays. Et la coopération rupture, c’est celle
qui correspond aux besoins du pays, qui met en place des
infrastructures, qui crée des ressources pour qu’un jour
le pays puisse se prendre lui-même en main pour subvenir à
ses besoins. Jusqu’à présent, chez nous, nous avons connu
les deux premières formes de coopération, la coopération
continuité et la coopération connivence. Nous
considèrerons qu’il y aura un changement de coopération si
la France ouvre la porte à la coopération rupture.
C’est-à-dire à la création d’infrastructures, à
l’aménagement du territoire, à la création de richesses
pour qu’un jour le pays subvienne à ses propres besoins.»
(3) Le dossier a été déposé à l’adresse
de M. le sénateur Jacques Legendre, secrétaire général
parlementaire de l’Assemblée parlementaire francophone
(APF) et de Mme Monique Pauti, secrétaire générale de
l’Association des cours constitutionnelles partageant
l’usage du français (ACCPUF), Paris, 28 avril 2003. Cet
opuscule de 88 pages, présenté par Ahmed Dini Ahmed au nom
de l’opposition djiboutienne, comprend la lettre au
sénateur Legendre et à Mme Pauti plus 20 documents en
annexes.
[Paris, 12 mai 2003]
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