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Éditorial
RANDA : L’IMPASSE D’UNE POLITIQUE
En référence au « Voyage au bout de
la nuit » de Céline, nous avions intitulé un de nos
éditoriaux « Voyage au bout du superflu » pour montrer la
fuite en avant d’un Président de la République qui juge
plus utile, parce que certainement moins risqué, de
s’investir corps et âme dans la mendicité internationale
plutôt que de courageusement s’atteler à reconstruire une
Nation et une économie djiboutiennes sérieusement
lézardées une décennie durant par un douloureux conflit
civil. Il aurait peut-être été plus judicieux de titrer « Voyage
au bout de l’ennui » tant il nous semble que les
gesticulations du Chef de l’Etat relèvent beaucoup plus
d’un profond malaise de l’impétrant dans ses fonctions
présidentielles, comme si l’amélioration des conditions de
vie quotidiennes de nos concitoyens dépendait avant tout
d’un miracle d’une diplomatie rachitique, pour ne pas dire
arthritique.
C’est en tout cas dans cette optique
que nous interprétons sa prochaine visite dans le village
de Randa pour y inaugurer un petit groupe électrogène qui,
après avoir été subtilisé par les troupes gouvernementales
en 1993, attend depuis quatre ans d’être réinstallé. Loin
de nous l’intention de minimiser l’importance des tournées
responsables et productives dans les terroirs : l’activité
essentielle d’un Président de la République devait être,
selon nous, d’inlassablement prendre le pouls des régions
les plus reculées de notre minuscule territoire : il est à
peu près inutile de rappeler que l’Intérieur représente
90% de la superficie de la République de Djibouti, donc
autant de potentialités de développement, c’est-à-dire
d’opportunités de réduire un chômage endémique.
Donc, le Chef de l’Etat se rend à
Randa, et accessoirement à Tadjourah pour y inaugurer le
siège régional d’un parti unique qui a heureusement fait
la démonstration de toute son inutilité, de toute son
inefficacité. D’autant plus gravement que le déplacement
de toute sa cour d’obligés, avec son incontournable
cohorte de sacs de khat, coûtera pratiquement autant que
le mobile du déplacement.
Or, c’est oublier que, dans le cadre de
l’Accord de Paix du 12 mai 2001, cette région, comme
toutes les autres détruites par le conflit civil,
principalement par le pillage et les exactions des troupes
gouvernementales, devait juridiquement bénéficier, pour
préjudices subis, d’un vaste programme de Réhabilitation
et sa population d’une généreuse politique
d’indemnisation, que beaucoup de partenaires du
développement s’étaient engagés à financer. Dans une telle
optique, l’installation d’un minuscule groupe électrogène
à Randa revient à mettre en scène l’accessoire tout en
occultant l’essentiel : comment payer la facture
énergétique quand pratiquement aucun habitant du village
n’a un quelconque emploi rémunéré ? Surtout lorsque l’on
sait que la population est obligatoirement mise à
contribution, comme à Adaylou en ce qui concerne
l’approvisionnement en eau potable, pour faire fonctionner
ses services publics primordiaux.
Donc, le Chef de l’Etat se rend à
Randa : Obock, dont les habitations ont été
majoritairement détruites, encore une fois par les troupes
gouvernementales qui en ont revendu les planches, sans
même parler des biens pillés, aurait également grand
besoin d’un tel égard présidentiel. Mais, entre être ou
paraître, comme le disait Shakespeare, le régime
djiboutien semble avoir durablement choisi la primauté des
apparences sur la durée des actions concrètes. Yoboki, qui
a profondément souffert de cette politique de la terre
brûlée demande aussi un égal traitement.
Dans cette logique de l’esbroufe et de
la comédie politicienne, se dévoile sans nul doute le
véritable motif de cette visite présidentielle : inaugurer
une complètement inutile annexe à Tadjourah du parti
illégalement au pouvoir. Histoire de s’imposer à des
concitoyens auxquels la fraude électorale interdit de
librement choisir leurs représentants politiques. Histoire
également de faire oublier que seule une réelle
Décentralisation pourra mettre en place les conditions
durables d’une démocratie de proximité et d’un
développement durable.
Brèves nationales
Le Premier ministre dans le Manitoba
:
la diaspora djiboutienne courtisée ?
Une dépêche de l’Agence Djiboutienne
d’Information (ADI), reprise dans « La Nation » du lundi
16 juin 2003, nous apprend que le Premier ministre absent
depuis quelques jours serait en fait en tournée au Canada.
La promotion de « la gestion de vraie problématique »
aurait donc conduit notre dirigeant politique au-delà des
mers, sur le continent américain, à la rencontre de ses
compatriotes éloignés de leur pays, surtout à cause de la
mauvaise gouvernance.
L’immigration djiboutienne au Canada et
en Europe n’a jamais été aussi forte que ces quatre
dernières années. Fuyant le chômage et la pauvreté, quand
il ne s’agit pas des intimidations policières, des
familles entières ont choisi de s’exiler. A côté de ces
milliers de réfugiés politiques ou économiques, on
retrouve bien sûr des familles de dignitaires du régime,
ayant opté pour plus de confort et plus de sécurité
outre-Atlantique.
C’est certainement à ceux-là que le
Premier ministre s’est adressé et auxquels il aurait tenu
le genre de beau discours qui ne convainc plus personne
dans notre pays, parce qu’il n’est qu’un écran de fumée
derrière lequel se cache la méchante réalité quotidienne.
La fuite en avant privilégiée dans les
hautes sphères du pouvoir conduit malheureusement à
rechercher ailleurs une légitimité perdue chez soi. Aussi,
ils ne seront pas légion nos compatriotes exilés à choisir
de rentrer au pays pour avoir crû au tableau idyllique
brossé par un responsable politique aussi peu convaincant
et ne craignant pas de « détailler avec minutie les
progrès réalisés par notre pays dans les différents
domaines ces dernières années ».
Cette politique de progrès, qui ne
profite pas aux populations, a été, on le sait bien,
sévèrement sanctionnée par les électeurs djiboutiens le 10
janvier 2003.
Obock :
la Pêcherie toujours sans électricité.
Après un mois de mai particulièrement
difficile, la ville d’Obock connaît moins de délestages
ces jours-ci, la centrale électrique fonctionne à peu près
normalement, nonobstant les récurrents problèmes d’un
carburant que la centrale emprunte souvent à l’Armée
Nationale.
Si les habitants disposent à nouveau
d’eau fraîche en cette période de grande chaleur, si le
dispensaire offre des conditions plus aux moins décentes à
ses hospitalisés qui étaient obligés de dormir à la belle
étoile, il n’en est pas de même pour les pêcheurs qui se
plaignent de ne pas avoir de la glace pour conserver leurs
poissons. En effet, la pêcherie, distante de moins d’un
kilomètre du centre-ville, reste privée d’électricité en
raison de la rupture d’un câble aérien reliant les poteaux
proches de la fabrique de glace. Conséquence : la pêcherie
n’est plus opérationnelle, faute d’être alimentée en
courant électrique. Les pêcheurs d’Obock opérant dans une
des zones les plus poissonneuses de notre pays, sont
condamnés à écouler leurs prises sur le marché local très
réduit. Certains pêcheurs rechignent même à sortir en mer
tant que durera cette situation.
A l’origine de cette panne, on retrouve
inévitablement la mauvaise gouvernance incapable de
remplacer un câble électrique, de quelques dizaines de
mètres, qui paralyse le développement halieutique, secteur
faisant vivre de nombreuses familles. Rappelons que la
centrale électrique d’Obock reste sous la supervision du
chef du secteur Nord de l’EDD, basé à Tadjourah.
Lequel responsable, certainement occupé
par « la gestion de vraie problématique » dans son
district, puisqu’il y est accessoirement vice-président du
conseil régional, ne semble pas au courant, sans jeu de
mots, de la détresse des pêcheurs d’Obock.
Nous demandons donc aux pouvoirs
publics d’accélérer les travaux de réparation du câble
électrique de la pêcherie d’Obock pour que les
consommateurs djiboutiens puissent à nouveau trouver le
poisson d’Obock sur leurs étals. Affaire à suivre…
Tadjourah :
les restaurateurs réclament leur dû.
La mauvaise gouvernance ayant fait
disparaître les cantines scolaires autrefois gérées par
l’Éducation Nationale, l’État avait chargé les restaurants
privés de servir les repas aux élèves n’ayant pas de
famille d’accueil à Tadjourah. Malgré les impayés
importants qui s’accumulent, les restaurateurs de
Tadjourah ont réussi tant bien que mal à assurer des repas
à ces élèves originaires de l’arrière-pays. De son côté,
l’État mauvais payeur s’était engagé à éponger
régulièrement ses arriérés.
Depuis quelques semaines, ces
restaurateurs de la Ville-Blanche voient leurs activités
baisser en raison des vacances scolaires et surtout à
cause des créances de l’État qui se chiffrent à plusieurs
millions. S’il est établi que la mauvaise gouvernance
reste incapable de créer des emplois, encore faut-il
qu’elle ne sabote pas le petit secteur privé local, en
acceptant enfin d’apurer ses dettes contractées envers la
branche de la restauration déjà largement en difficulté du
fait de la baisse généralisée du niveau de vie,
consécutive à l’absence de tout projet de développement
véritablement créateur d’emplois, donc de revenus.
Randa :
visite d’un Président électrogène
Le groupe électrogène installé il y a
plus d’un an à Randa sera enfin mis en service ce week-end
au cours d’une cérémonie qui promet d’être politique et « bakchisante ».
Cette visite présidentielle dans une région à laquelle la
Réhabilitation est toujours refusée, et qui a sévèrement
sanctionné la mouvance présidentielle aux dernières
législatives, est révélatrice du désarroi dans lequel est
plongé ce régime sans crédibilité.
Il aura donc fallu quatre ans à
l’actuel Chef de l’État pour apporter le courant
électrique à un village qui en disposait au plus fort du
conflit en 1992. Quatre ans pour restituer à ce village un
petit groupe électrogène pillé par les troupes
gouvernementales en 1993, on ne peut vraiment pas dire que
l’efficacité soit le principal trait caractéristique de ce
régime.
Trois ans après le retour de la paix
définitive, le régime ne craint pas de se couvrir de
ridicule en inaugurant en grande pompe une petite unité
électrique, certes utile mais qui aurait pu être mise en
service beaucoup plus tôt sans provoquer un coûteux
déplacement présidentiel.
Mais comme dans la foulée le nouveau
siège du RPP à Tadjourah sera lui aussi inauguré, on peut
penser que la mauvaise gouvernance a ses raisons que
l’intérêt général ne connaît pas nécessairement…
Rappelons enfin que le Président de la
République, illustre voisin puisque disposant au Day d’un
ranch agropastoral, avait déjà rendu visite il y a moins
d’un an, en août 2002, à cette localité de Randa, sans n’y
avoir rien amélioré concrètement, malgré les multiples
doléances de la population : il avait peut-être oublié de
dire bibliquement «Que la Lumière soit !» Espérons qu’elle
sera.
Procès de DAF :
audience reportée au 23 juin.
Initialement fixée au 16 juin, le
procès du Président du MRD et directeur de publication du
« Renouveau Djiboutien » a été reporté au 23 juin pour des
raisons inconnues.
La détention injuste et éprouvante de
notre ami DAF en est donc prolongée d’une semaine
supplémentaire. En réaction à cette situation, l’Union
pour l’Alternance Démocratique a publié hier mardi 17 juin
le communiqué suivant :
« Arrêté le 20 avril, libéré le 3
juin puis remis en prison le 5 juin dernier malgré une
demande de mise en liberté provisoire, M. Daher Ahmed
Farah, Président du MRD et Directeur de publication du
« Renouveau Djiboutien » devait comparaître hier 16 juin
pour délit de presse.
Sans qu’aucune contrainte ne le
justifie techniquement, ce procès vient d’être reporté
d’une semaine au moins.Ce report injustifié prolonge
d’autant la détention arbitraire du Président Daher Ahmed
Farah dans des conditions insupportables.
L’UAD dénonce ce prolongement illégal
d’une incarcération sans fondement et dont la seule
justification réside dans une logique d’intimidation des
opposants ;
L’UAD souhaite vivement que l’appareil
judiciaire s’en tienne à la stricte indépendance qui doit
être la sienne et instruise les dossiers qui lui
sont soumis, surtout lorsqu’ils sont de toute évidence
politiques, dans le respect des droits inaliénables des
prévenus, même lorsqu’il s’agit d’opposants.
L’UAD exige qu’un terme soit mis dans
les meilleurs délais à cet acharnement afin que le
Président Daher Ahmed Farah recouvre une liberté dont il
est si illégalement privé.
L’UAD tient enfin à souligner que de
telles entraves, loin de l’intimider, ne constituent qu’un
discrédit supplémentaire pour le régime et l’appareil
judiciaire. »
Aux
origines des violations
La sincérité dans l’application d’un
accord de paix aurait dû être perceptible dès sa
conclusion : qui discute sérieusement agit
scrupuleusement. C’est peu que le régime a inventé toutes
les difficultés imaginables pour rendre difficile la
recherche de la paix. En prologue à la troisième partie de
l’article consacré à la nature du présidentialisme
djiboutien, nous vous proposons aujourd’hui un bref aperçu
de la prose gouvernementale lors des négociations avec le
FRUD-armé, dans le cadre de la Commission des Réformes
Démocratiques. Il s’agissait pour la partie
gouvernementale du tout simplement justifier le statu quo.
LE RÉGIME POLITIQUE
Le régime politique de Djibouti demeure
depuis l’accession de notre pays à l’indépendance
nationale. La pérennité de ce régime politique est un gage
de réussite constitutionnelle et une garantie de stabilité
politique et institutionnelle.
Contrairement aux insinuations du
Frud-armé dans leur document de propositions, le
gouvernement est à l’écoute de son peuple et reste
sensible à toute évolution de mentalité dans le pays et
dans le monde.
C’est dans cette optique, qu’à l’aube
du III ème millénaire, le gouvernement réfléchit et étudie
sur la durée, l’efficacité du type de régime politique en
place, sur sa permanence d’assurer une stabilité
intérieure et un développement harmonieux à la prospérité
du peuple djiboutien.
Ainsi, le gouvernement propose de
mettre en oeuvre un débat national et une profonde
réflexion pour le maintien ou l’adoption d’un nouveau type
de régime politique à Djibouti, qui tiendrait compte de
l’émancipation du peuple.
A l’issue de ce débat national qui
réunira toutes les couches sociales, professionnelles,
politiques, une consultation populaire sera organisée. Le
référendum déterminera le choix du peuple. Le gouvernement
s’engage à respecter et à appliquer le choix des
djiboutiens sur le type de régime politique.
Ainsi, le résultat du référendum
déterminera la nature du régime politique qui serait
instauré dans notre pays.
LE MULTIPARTISME
En 1992, le peuple djiboutien, lors du
référendum, a opté pour une limitation des partis
politiques à 4. Le gouvernement qui a toujours respecté le
choix de son peuple, a appliqué le quadripartisme. A cette
époque, l’idée des dirigeants du pays n’était pas de
réduire la liberté des djiboutiens en proposant le
quadripartisme (partis politiques limités à 4) .
Mais en revanche, leur crainte était de
voir régner à Djibouti une anarchie politique et
institutionnelle, à cause de l’explosion des nombres des
partis politiques. Le risque, voire la certitude de voir
des partis à connotation ethniques ou claniques dominer la
politique nationale, pour aboutir à une cristallisation et
à la haine tribale.
A 1’heure actuelle, une ouverture non
limitative des nombres des partis politiques constitue un
grave danger pour la stabilité politique du pays. De plus,
par le nombre total de la population et par le nombre
total d’électeurs (environ 100.000), un nombre illimité de
partis politiques conduirait à une médiocrité de la vie
politique nationale: la prépondérance de l’intérêt
ethnique ou clanique sur l’intérêt général.
Cette analyse qui est le fruit du
constat national, s’ajoute à l’expérience vécue par
certains pays de l’Afrique, où on assiste à une paroxysme
des nombres de partis politiques. La décision issue de
cette analyse, a incité le gouvernement à prendre
conscience de la nécessité de respecter l’évolution de la
mentalité et de l’émancipation des djiboutiens par la mise
en place d’un pluralisme démocratique mais, avec une
limitation des partis politiques à quatre, par souci de
préserver la paix, la sécurité et la stabilité politique.
Aujourd’hui, le peuple djiboutien,
mieux encadré par le système du quadripartisme politique,
a atteint une certaine maturité politique, une maîtrise et
une connaissance éclairée de la notion et du jeu
démocratique. Pour l’instant, le gouvernement se tient à
la situation actuelle, par respect au référendum de 92 qui
limitait les nombres des partis politiques à quatre pour
une durée de dix ans. Au terme de cette période, le
gouvernement propose d’organiser un débat national sur la
sur la limitation ou l’ouverture illimitée des nombres des
partis politiques.
A l’issue du débat national, un
référendum sera organisé pour que le dernier choix
revienne aux Djiboutiens.
Le
présidentialisme djiboutien (3)
Démocratie, Dictature ou Caricature ? 3ème
partie : des allures de dictature
Dans la première partie, nous avions
révélé un document inédit dans lequel le FRUD-armé, lors
des négociations avec la partie gouvernementale,
soulignait la nécessité des réformes démocratiques dans
notre pays afin que les différents acteurs de la
Démocratie (régime partis politiques même d’opposition,
syndicats, citoyens et, d’une manière générale, toute la
société civile nationale, puissent véritablement remplir
leurs fonctions démocratiques. Dans la seconde partie,
nous avions vu, de façon trop facile puisque cela
équivalait à enfoncer une porte ouverte, que la République
de Djibouti ne fonctionnait absolument pas selon les
critères communément admis de la démocratie. Dans ce
troisième volet, il convient donc de savoir si nous vivons
sous une dictature subtropicale.
Prétendons au moins, ne serait-ce que
par respect pour notre lecteur, à un minimum de droiture
journalistique, sans viser l’intellectuelle : avoir le
droit de poser la question de savoir si nous sommes en
dictature, n’est-ce pas la meilleure preuve que nous
sommes en démocratie ? Pouvoir s’interroger de façon aussi
publique sur la nature du régime djiboutien, n’est-ce pas
la plus indiscutable preuve que la liberté d’opinion est
scrupuleusement respectée sous nos cieux ?
C’est bien là toute la difficulté, pour
l’observateur extérieur, d’analyser le système politique
djiboutien : si les textes instituant un fonctionnement
démocratique des institutions sont disponibles noir sur
blanc, pour ainsi dire, les multiples entraves à leur
application dans la pratique quotidienne sont parfois
beaucoup plus difficiles à être démontrées. S’il est donc
bien évident pour tout citoyen djiboutien, comme pour tout
observateur extérieur un tant soit peu vigilant, que nous
ne sommes pas en démocratie, la question demeure intacte :
sommes-nous donc en dictature ?
Parler de dictature, c’est évoquer la
concentration des pouvoirs aux mains d’un seul individu,
d’un groupe d’individus, d’une organisation particulière
(parti ou armée).
A cette aune, il est facile de
démontrer que ce modèle monopolistique s’applique à
Djibouti, sous certaines conditions.
En fait, lorsque l’on est en présence
d’un terme tel que dictature, ayant subi une telle
inflation sémantique, ayant été mis à toutes les sauces
pour discréditer toutes sortes de régime par des opposants
de tous les bords, et pas nécessairement démocrates
eux-mêmes, il est normal de prendre un minimum de
précautions quant à son usage.
Quand on parle de dictature, elle est
le plus souvent de deux sortes : soit celle d’un parti
unique se fondant sur une légitimité idéologique, soit
celle d’une tribu s’autorisant d’une supériorité
biologique.
Depuis septembre 1992, il est difficile
de prétexter un quelconque monopole juridique du parti
unique institué en 1981 suite à la loi portant
mobilisation générale. Tout comme il est indéniable que le
système du parti unique a profondément imprégné de son
empreinte négative la société djiboutienne. En effet, la
situation intérieure issue de la décolonisation, dans
laquelle certains nouveaux dirigeants politiques ont de
façon irresponsable voulu ériger la nouvelle donne comme
une sorte de revanche ethnique s’est soldée par une
dramatique remise en cause de l’impérieuse nécessité d’un
destin commun. A ce chapitre, s’il convient de souligner
l’importante contribution nationale des représentants
responsables de certaines composantes de la communauté
nationale, qui réussissaient à estomper les penchants
monopolistiques, il n’est pas inutile de rappeler toute
l’influence négative des services répressifs de la police
politique.
En effet, si l’accès au marché du
travail était relativement équilibré (même si des
situations monocolores se retrouvaient ça et là) c’est au
regard de la répression sauvage et gratuite que les
citoyens djiboutiens n’étaient pas égaux.

Source : La Nation du jeudi 12 juin 2003
En fait, le parti unique sous une
nouvelle forme n’est qu’une coquille vide à laquelle les
nécessités des mascarades électorales insufflent un
semblant de vie le temps d’une campagne. Malgré tous les
artifices, que les médias gouvernementaux mettent
volontiers en scène, il n’existe pratiquement aucune vie
partisane routinière, inscrite dans les mœurs politiques
du parti héritier.
On est donc bien loin de la situation
d’avant 1992, lorsque les représentants du parti unique
sillonnaient la Capitale et le pays, allant même jusqu’à
proposer que l’accès au marché du travail soit conditionné
par la possession d’une carte du Parti.
Les choses ont bien changé de nos
jours. L’invention d’un sigle UMP, tout aussi creux que le
précédent, montre à lui seul la faillite d’une
organisation partisane dont ni l’idéologie ni les
pratiques n’ont réussi à susciter une quelconque adhésion
populaire.
Force est donc de reconnaître que nous
ne sommes plus en situation de dictature d’un parti,
fondant sa domination sur un programme politique cohérent.
Reste alors à savoir s’il s’agit d’une dictature tribale
déguisée sous les apparences d’un parti dans lequel toutes
les composantes de la communauté nationale sont
harmonieusement représentées.
Dictature tribale ?
Le sujet est délicat, pour de
nombreuses raisons dont la moindre n’est pas le fait que,
justement, tout se passe comme si le régime (la dernière
campagne électorale l’a amplement démontré) espère bien
que l’étiquette de tribaliste lui soit accolée. Toutefois,
même s’il est bien évident qu’il existe dans les hautes
sphères du pouvoir quelques aryens aux cheveux crépus,
promus pour services rendus dans le cadre d’associations
prônant l’intolérance, la notion de dictature tribale, à y
bien regarder, ne tient pas dans le contexte djiboutien.
Tout d’abord, l’existence de l’UAD
démontre à elle seule que ce clivage tribal, qui a fait
les beaux jours de certains et favorisé la promotion de
quelques autres, n’existe plus au moins depuis 1996. Le
harcèlement contre des opposants connus prouve donc que la
dynamique unitaire de l’UAD gêne le régime au plus haut
point.
En second lieu, ce n’est pas
l’homogénéité tribale qui conditionne uniquement l’accès
aux postes et aux ressources. La nouvelle bourgeoisie
d’État, qui doit principalement sa réussite à sa proximité
par rapport aux centres de décision politique, regroupe en
son sein des « représentants » de toutes les composantes
de la communauté nationale. Le favoritisme n’est donc pas
tribal, encore moins idéologique mais, plus que dans la
richesse, c’est dans la pauvreté que les citoyens
djiboutiens s’unissent
Car, en dernier lieu, prétendre
favoriser les siens dans un contexte multiethnique, ce
n’est absolument pas rendre service aux siens. Même s’il
est bien évident que tel semble effectivement être le
message véhiculé par le discours et la pratique du régime,
l’exacerbation des particularismes tribaux ne peut à terme
que remettre en cause le désir d’un destin commun, donc la
raison d’être de ce favoritisme : quel groupe ethnique
djiboutien serait aujourd’hui assez irresponsable pour
prétendre vivre seul, c’est-à-dire soit expulser les
autres composantes, soit s’en séparer pour fonder un Etat
distinct.
C’est une aberration que seul est
capable de secréter un régime avant tout soucieux de
rester au pouvoir à tout prix, quitte à diviser le Peuple
en tenant un discours qui varie en fonction de l’audience.
++++++++
Récapitulons. Le système politique
djiboutien se caractérise par un dysfonctionnement
généralisé dont la cause principale réside dans les
déséquilibres au sein de chaque pouvoir (Exécutif,
Législatif et Judiciaire) et entre chacun de ces
pouvoirs ; raison pour laquelle, durant les négociations,
le FRUD-armé avait proposé de salutaires réaménagements.
L’analyse du fonctionnement quotidien
de ce système politique démontre amplement que les règles
essentielles définissant une véritable démocratie n’y sont
absolument pas respectés : si les textes garantissant les
libertés fondamentales existent bel et bien, ils sont le
plus souvent bafoués par un Exécutif sans aucun
contrepouvoir.
Pour autant, il est difficile de
prétendre que nous vivons sous un régime dictatorial : pas
de parti unique solide et disposant d’une idéologie
clairement affirmée, pas de conscience tribale agissant
dans le sens d’un développement séparé des diverses
composantes de la communauté nationale.
Le mystère demeure donc entier :
comment caractériser ce qui n’est ni une démocratie tout
en s’en donnant les apparences, ni une dictature tout en
en ayant la pratique ?
C’est ce que nous tenterons de voir la
semaine prochaine avec la quatrième et dernière partie de
cet article.
Courrier des lecteurs
PLUME CONTRE FRAUDE : UN COMBAT INÉGAL
Fidèle lecteur de votre journal, je me
permets aujourd’hui de vous écrire pour vous faire part de
mes angoisses. Mes propos pourraient sembler, à vous et
aux autres lecteurs, comme une sorte d’exercice
d’autodestruction : j’estime en effet que, dans les
conditions actuelles, je n’ai pas à exister en tant que
lecteur car vous n’avez pas à exister en tant que journal.
Loin de moi d’idée de porter un
quelconque jugement négatif sur votre journal et il serait
malséant d’en faire ici l’éloge : ce n’est ni le lieu ni
l’intention. On ne dira jamais assez combien la rare
presse de toute opposition constructive (ce que est bien
votre cas) contribue heureusement à l’édification d’une
réelle conscience citoyenne, pour peu qu’elle évite le
style du dénigrement trop facile et pointe du doigt les
maux dont souffre notre société, sans oublier, évidemment,
de proposer les remèdes qui s’imposent.
Donc, mon propos n’est pas de vous
féliciter, mais plutôt de vous poser une question que je
me pose : à quoi servez-vous pratiquement ? D’une façon
générale, à quoi sert-il de jouer un jeu démocratique dans
le cadre d’un régime politique qui ne respecte
pratiquement aucune règle du jeu démocratique ?
J’estime en effet que vous,
c’est-à-dire toute l’opposition démocratique, vous êtes en
train de prêcher des convertis : la dernière campagne
électorale l’a bien montré, l’écrasante majorité de la
population djiboutienne est fatigué de l’actuelle classe
dirigeante, affairiste et espère vivement une salvatrice
alternance politique.
Seulement voilà, si j’ai dit « actuelle
classe dirigeante », c’est que, tout le monde le sait
parfaitement, l’opposition regroupée au sien de l’UAD
serait aujourd’hui au pouvoir si la consultation
électorale du 10 janvier 2003 avait été réellement
démocratique, en clair si toutes les parties en
compétition avaient respecté les règles du jeu. Ceci pour
dire, et ce n’est pas un constat sorti d’une imagination
fulgurante, ce régime manipulera toujours les innombrables
ressources et technologies administratives pour rester aux
commandes de l’Etat. Il y a donc fort à craindre que
l’opposition sera encore victime des mêmes fraudes et
manipulations à chaque prochaine échéance électorale.
Ainsi, le régime a absolument besoin
d’une opposition « sage » jouant le jeu tout en sachant
qu’elle perdra à chaque fois. D’où le sens de ma question
du début : par votre action, aussi courageuse soit-elle,
n’êtes-vous pas en train de rendre service à ce régime en
le légitimant par le simple fait d’accepter de jouer un
jeu dont les règles sont faussées d’avance ?
Un grand écrivain français, connu pour
ses œuvres à caractère social, écrivait à peu près : « Pauvre
de moi, qui croyais lutter contre la misère avec ma seule
plume ». J’ose penser dans le même esprit, que vous ne
croyez sincèrement pas combattre ce régime par vos seuls
écrits. Car dénoncer ne suffit pas, encore faut-il
également avoir l’opportunité de changer les choses.
Or, comme on vient de le voir avec la
fraude électorale instituée en mode de perpétuation, il
n’y a pratiquement aucune chance que l’opposition accède
un jour au pouvoir par les voies légales.
Loin de moi l’intention de vous
demander d’abandonner la lutte politique, il s’agit juste,
mais vous en êtes certainement aussi conscients que moi,
de matérialiser les limites d’une action politique
légaliste lorsque l’on en face de soi un régime qui ne
respecte aucun pilier de la Démocratie, qui est prêt à
toutes les manœuvres tribalistes et à toutes les bassesses
personnelles pour rester au pouvoir.
Pour conclure, je tiens à vous assurer
que si lire chaque semaine votre journal est un devoir et
une fierté pour moi, j’aimerais encore plus que vous,
toute l’opposition, dirigiez ce pays pour que la
République de Djibouti soit enfin et définitivement
débarrassée des vautours qui ne voient en elle qu’une
carcasse à dépecer.
A.M.H
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COMMENTAIRES
Ce n’est pas tous les jours qu’un
lecteur se permet, de façon aussi pertinente, d’attirer
notre attention, et celle des autres lecteurs, sur
l’efficacité de la mission journalistique d’une presse
d’opposition dans un contexte de « fraude instituée »
comme il le dit si bien. Soyez-en convaincu cher lecteur,
nous sommes conscients des limites que vous évoquez : il
est légitime que vous vous posiez de telles questions.
Lorsque l’on est engagé dans une action
politique, spécialement dans la configuration historique
qu’est celle de notre pays, qui vient juste de sortir
d’une décennie de conflit civil, le choix est simple :
persister à chercher la paix ou risquer l’aventure de la
guerre. Le régime auquel nous nous opposons a choisi la
seconde voie, en refusant d’appliquer l’Accord de Paix du
12 mai 2001 et en se maintenant au pouvoir par la fraude
électorale. Nous sommes également conscients, pour souvent
l’évoquer dans nos colonnes, que l’actuel environnement
institutionnel ne favorise absolument pas une vie
politique pacifique, encore moins une alternance
démocratique. Mais, si l’opposition devenait aussi
irresponsable que le régime, que resterait-il de notre
pays ?
LA RÉDACTION
État contre BCI-MR La démagogie en action
Il est bien connu qu’un régime politique très peu
respectueux de la démocratie cherche inlassablement à
subordonner toutes les sphères d’activité aux seuls
impératifs de sa survie. La récente campagne de discrédit
contre la Banque pour le Commerce et l’Industrie (BCI-MR),
au détour d’une brève venue de Tadjourah ( on se demande
bien pourquoi, même s’il est vrai que cette ville est
depuis peu connectée à Internet, sans que le chômage
généralisé n’y soit résorbé) et parue dans l’édition de
jeudi dernier de « La Nation » en est une illustration
caricaturale.
Chacun s’en souvient, un cadre expatrié
de cette banque était décoré il y a quelques jours,
remercié qu’il fut pour « services rendus à la Nation
djiboutienne ». Soyons justes : le fait que cette
médaille ait été décernée par le préposé aux affaires
protocolaires ne doit pas occulter l’essentiel : à travers
un de ses rouages, c’est toute la pertinence de cette
institution financière qui a ainsi été remerciée. Dans le
cimetière des banques qu’est Djibouti, seule une
rigoureuse gestion, sans préjudice de quelques faveurs aux
favorisés du régime, a pu permettre à la BCI-MR d’échapper
à la banqueroute.
Or, voilà qu’un procès en bonne et due
forme lui est aujourd’hui intenté, ne mâchons pas les
mots, pour exploitation des clients à travers la
facturation « abusive » de certaines prestations. La plume
de « La Nation » ne prend aucun gant : « Facilement
et sans forcer, la BCIMR vient d’infliger une nouvelle
défaite à ses clients dans un drôle de match où la filiale
du groupe BNP Paribas impose ses propres règles pour
gagner des pécules sur le dos de ses propres clients…
Motif de ce désamour : le prélèvement excessif réalisé par
la banque sur les différentes opérations ».
Il ne s’agit pas pour nous de justifier
ou de critiquer une politique de facturation des services
bancaires dont la BCI-MR n’a pas l’exclusivité, encore
moins sur la place djiboutienne : ce procès simpliste du
capitalisme montre tout simplement les subterfuges
démagogiques et foncièrement malhonnêtes auxquels ce
régime a recours pour fuir ses véritables obligations. En
effet, la plume gratuitement méchante du journal
gouvernemental oublie deux ou trois petits détails.
Tout d’abord, il occulte le fait que le
gouvernement djiboutien est représenté au sein du conseil
d’administration de cette banque puisque l’État djiboutien
détient 33% de son capital. Il est donc pour le moins
irresponsable que le régime discrédite un instrument
financier dont il est en partie propriétaire : un
actionnaire faisant la publicité négative de sa société
est tout sauf sérieux.
Saboter sa propre entreprise, au lieu
d’y apporter, s’il y a lieu, les améliorations qui
s’imposent, seul le régime djiboutien qui n’a aucun
respect pour ses contribuables comme pour ses concitoyens,
peut se permettre une telle aberration. D’autant plus que
l’État djiboutien perçoit de l’argent sous forme de timbre
fiscal sur certaines prestations offertes par cette
banque. Facilité qu’il s’est permise, de façon tout à fait
abusive et certainement en l’imposant au conseil
d’administration de la BCI-MR, depuis la fameuse
Conférence d’Arta et qu’il a par la suite perpétuée,
certainement pour soulager des problèmes de trésorerie
consécutifs à la mauvaise gouvernance.
Que se passerait-il si ses clients
mécontents, dans un esprit de civisme, actionnaient les
mécanismes de la concurrence et allaient chercher chez une
autre banque de la place des tarifications plus
intéressantes ? Autant que la BCI-MR, c’est l’Etat
djiboutien qui serait victime de ce dénigrement.
On se souvient, par exemple, qu’ayant
intenté une procédure de recouvrement pour le moins
précipitée à l’encontre d’investisseurs djiboutiens, qui
se trouvaient être comme par hasard des opposants au
régime, la banque, soucieuse de ne pas perdre d’aussi
importants clients, avait bien été obligée de revenir à
des considérations beaucoup plus pragmatiques en faisant
prévaloir ses incontournables impératifs de rendement.
Surtout, le régime serait bien obligé
de se tourner vers d’autres sources de financement quand
lui vient l’envie électoraliste d’un tant soit peu réduire
les intolérables retards de salaire.
A ce chapitre, on ne peut manquer de
souligner la légèreté de la plume gouvernementale lorsque
viennent les menaces : « une pétition nationale circule
sur l’ensemble du territoire pour dénoncer cette
situation ». A notre connaissance, avant de rêver de
guichet automatique, l’ensemble du territoire national n’a
même pas accès au minimum vital. Quant à affirmer que les
clients « exigent un peu de considération. Ils
entendent se constituer en une association des
consommateurs pour faire respecter leur intérêt »,
c’est une excellente nouvelle : à quand alors la défense
des usagers d’une Voirie défaillante à cause de la
mauvaise gouvernance, des fonctionnaires auxquels l’Etat
n’est même pas capable d’assurer un salaire mensuel ?
Ces citoyens ayant un urgent besoin
d’être défendus contre tous les abus d’un régime
incapable, sont à coup sûr beaucoup plus nombreux que les
clients « mécontents de la plus grande banque de la place.
La véritable usurpation est là : c’est
celle d’un régime qui fuit ses responsabilités en offrant
de façon aussi inconséquente à la vindicte populaire une
banque dont l’importance dans l’économie nationale n’est
pas à démontrer, même si ce n’est pas philanthropique.
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