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Éditorial
BENNE’S BLUES : LA COMPLAINTE DE
L’ÉBOUEUR
Oubli ou mémoire : c’est souvent la
dialectique entre ces deux états de la conscience humaine
qui articule la confrontation entre des forces politiques
données. Elle se met en scène à travers les médias, que
les régimes à déficit démocratique accentué
instrumentalisent pour rappeler ce qui les intéresse ou
occulter ce qui les gêne.
Mais, la Raison ayant ses ruses, et
plus spécialement lorsque incompétence et amateurisme se
conjuguent à la précipitation médiatique, il arrive que
l’effet obtenu soit l’exact contraire de celui de
l’encensement recherché. C’est ce qui semble être arrivé
lundi dernier au journal gouvernemental « La Nation »,
obligé de couvrir deux événements qui, mis en présence
dans la même édition, donnent toute la mesure des
incohérences gouvernementales relativement aux vraies
priorités de développement.
On y apprend d’une part que grâce aux
efforts financiers et humains des forces américaines
stationnées à Djibouti, le centre médical de Tadjourah a
bénéficié d’un lifting inespéré, comme si le régime
n’avait pas quelques millions de nos francs à investir
dans cette action. On y apprend également que,
certainement grâce à une providentielle et clairvoyante
requête présidentielle en ce sens, la coopération chinoise
va énormément contribuer à la salubrité de notre Capitale.
A en croire la présentation qui en est faite, il s’agit là
d’un don inespéré : 3 bennes tasseuses, 3 bennes
basculantes, 2 camions pour conteneur détachable, 1 camion
balayeur, 25 conteneurs détachables, 60 bacs à ordures de
1100 litres.
L’énumération s’imposait car tout ce
matériel représente la somme « astronomique » de 120
millions FD : même si les finances publiques djiboutiennes
sont dans un état de délabrement avancé, il est
inimaginable que ce matériel, sans lequel il n’existe
aucune Voirie digne de ce nom, ne pouvait être acheté sur
fonds nationaux. Que ce régime n’ait même pas pensé à
budgétiser le remplacement du matériel de la Voirie, ou
même son accroissement consécutif à l’augmentation de la
population de la Capitale, en dit long sur une mauvaise
gouvernance tellement omniprésente qu’elle en devient
banale. A tel point que ce régime ne craint pas le
ridicule qu’il y a à médiatiser un don de bennes à ordures
! On le savait : la propreté domestique, au propre comme
au figuré, n’est pas vraiment une priorité de ce
gouvernement.
Oubli ou mémoire : une des fonctions de
l’inflation des images et des commentaires, c’est aussi de
contribuer à l’oubli de ce qui s’est passé par la
massification du présent : aller de l’avant pour ne pas
rappeler ce qu’il y a eu avant. Avant, ce sont par exemple
tous ces dons, médiatisés en leur temps, et dont l’on ne
sait plus trop bien ce qu’ils sont devenus une fois
réceptionnés.
De l’imposant matériel de cuisine
offert par l’Espagne à l’Hôpital Général Peltier, sans que
l’alimentation des malades n’en soit pour autant assurée,
aux motopompes fournies à chaque inondation, sans que la
prochaine n’en soit mieux gérée, en passant par le don
alimentaire du PAM, officiellement consacré aux cantines
scolaires, sans que les élèves des zones rurales n’en
soient les premiers bénéficiaires, la liste est longue des
bonnes intentions détournées de leurs finalités sociales
ou humanitaires. Mais, ce rappel de l’incompétence en
action, ce n’est pas des médias publics subordonnés aux
impératifs partisans qu’il faut l’attendre. Pour leur
part, les éboueurs djiboutiens, bien que satisfaits de
voir renforcé leur outil de travail, espèrent au moins
deux choses : que la Voirie ne soit pas privatisée et
qu’ils reçoivent leurs salaires régulièrement. Ce n’est
pas beaucoup et ce n’est pas rien : c’est tout juste le
début de la bonne gouvernance. Au boulot !
Brèves nationales
Pêche miraculeuse :
Entre espadon et requins, les
Djiboutiens assurent
Qui a dit que le journal gouvernemental
« la Nation » n’avait pas d’humour ? Certainement pas nous
: Après son vif intérêt pour la situation des chèvres
ruminant sur la voie publique, voici que cette semaine, il
s’intéresse au milieu marin et à la pêche au gros. Ainsi
dans son édition du lundi dernier notre confrère nous
apprend qu’un homme d’affaire djiboutien très coté sur la
place aurait battu un record national de pêche sportive en
tirant hors de l’eau un espadon de 2,53 m et pesant 42 kg.
Cet exploit a été, on s’en doute, homologué comme il se
doit par un expert en la matière. « La Nation » en a même
l’ivresse des profondeurs. Citons-la en apnée : «Le
poisson a été pêché à l’aide d’une ligne de 50 livres. Cet
exploit est à mettre à l’actif d’un Djiboutien en
l’occurrence M. Abdourahman Boreh. Il lui a fallu beaucoup
de dextérité pour ramener sa prise à bord car le fil
utilisé est un des moins épais servant dans la pêche
sportive… il pouvait à tout moment casser vus la taille et
le poids de l’espadon. C’est ce que confirme Maître
Martinet, le représentant de l’International Game Fish
Association à Djibouti qui parle d’un record local. Quand
les djiboutiens s’y mettent, ça mord et des gros… ».
Rappelons citoyennement et modestement
qu’un hôtel-restaurant de Tadjourah avait reçu livraison,
il y a quelques mois, d’un espadon d’une taille similaire
: l’exploit avait été réalisé par un petit pêcheur n’ayant
pas l’honneur d’avoir dans son carnet mondain l’adresse
d’un avocat internationalement habilité à homologuer son
exploit intempestif. Comme quoi, pour ne pas mourir
idiots, les espadons ne devraient pas se mettre à la
portée de n’importe quel hameçon. Effectivement, comme
dirait un avocat internationalement habilité à établir des
homologations internationalement reconnues, sans trop
tirer sur le fil, à Djibouti ça mord, même dans les
profondeurs hypothalassiques, pour les gros… hameçons bien
sûr. Honni soit qui manigance…
Lutte contre la contrebande :
La fumée se dissipe.
Ne dit-on pas qu’aux âmes bien nées la
valeur n’attend point le nombre d’années ? Même
injustement qualifiée de République autoproclamée, le
Somaliland n’a jamais tergiversé sur la lutte contre la
contrebande. Certainement parce qu’il existe là-bas un
sens de l’État qui n’existe plus chez nous ; car pour
avoir trop souffert de l’injustice, les Somalilandais
savent que si chacun commence à favoriser son cousin pour
le commerce ou quoi que ce soit d’autre, les vieux démons
ressurgiront tôt ou tard et les sacrifices consentis
contre la dictature de Siad Barré n’auront servi à rien.
C’est pour cela que confiant dans le dynamisme de ses
hommes d’affaires et dans l’impartialité de son
administration, le Somaliland a toujours combattu la
contrebande d’où qu’elle provienne et parfois de Djibouti.
A cet égard, tous nos compatriotes
savent que pour avoir osé saisir des marchandises qu’elles
considéraient comme illégalement introduites, les
autorités du Somaliland avaient vu leur frontière
terrestre avec Djibouti brutalement fermée sans aucune
explication par un régime djiboutien sacrifiant ses
intérêts nationaux sur l’autel de la parentèle et de la
clientèle. C’est donc avec satisfaction que nous
enregistrons le retour à la raison des autorités
djiboutiennes dans ce domaine.
En effet, comme nous l’apprennent
généreusement les médias officiels, cette semaine Djibouti
aurait finalement accepté de combattre la contrebande
transfrontalière de concert avec le Somaliland dont
l’expérience, le sérieux et le bien-fondé en ce domaine
paraissent enfin reconnus.
Nous ne pouvons qu’encourager le régime
dans cette voie, persuadés que les trois catégories
bénéficiaires de cette rigueur seront : les consommateurs,
la libre entreprise et les fiscalités nationales. N’en
déplaise aux requins et autres espadons dûment homologués
et nombreux paraît-il dans les mers chaudes bordant les
deux pays.
Rappelons pour la sombre histoire que
face à cette atteinte intolérable à la libre entreprise,
de nombreux opérateurs économiques avaient suite à la
fermeture des frontières entre Djibouti et le Somaliland,
préféré délocaliser leurs opérations financières et
commerciales sur Berbera, Addis-Abeba et les pays du Golfe
au grand dam des banques commerciales de la place de
Djibouti.
Obock :
Un district à part ?
Triste laboratoire d’expérimentation de
toutes les injustices concoctées par ce régime sectaire,
le district d’Obock reste à la traîne du développement
durable version Chef de l’État. Ainsi la ville oubliée et
enclavée d’Obock victime du délabrement pour cause du
conflit et de la mauvaise gouvernance n’a même pas le
minimum exigé d’une Capitale régionale. Cette semaine, les
Obockois se plaignent du manque d’électricité consécutif à
l’agonie de leur centrale électrique désuète. Conséquence
: les moustiques qui y pullulent en cette saison font des
ravages parmi la population. Après le chômage,
l’insalubrité et la précarité quotidienne, les Obockois se
demandent ce que vient chercher chez eux le Chef de
l’État, dont la visite reste programmée. Le chantier de
reconstruction des logements détruits lors du conflit n’a
toujours pas démarré et l’on assiste même à des querelles
entre réels bénéficiaires et ceux imposés par le régime
pour de sombres raisons électoralistes. C’est dans ce
climat délétère que l’on apprend que des problèmes de
circulation des personnes sont apparus au niveau du poste
frontalier de Moulhoulé. Si l’on en croit les centaines de
Djiboutiens ayant transité depuis quelques semaines par ce
check point tenu par l’Armée nationale,
d’inadmissibles tracasseries frappent les usagers
nationaux de cette voie terrestre entre l’Érythrée et
Djibouti.
Il semble qu’en l’absence d’une police
des frontières à Moulhoulé, les responsables des forces
armées nationales de ce secteur exigent le laissez-passer
Érythréen pour les Djiboutiens en provenance d’Érythrée.
Quant aux nationaux se rendant en Érythrée, il leur serait
demandé de présenter également des pièces d’identité
érythréenne pour pouvoir aller en Érythrée. Ces
tracasseries que les populations n’ont jamais connu du
temps de l’administration française, ni ces deux dernières
décennies, démontrent le mépris des autorités
djiboutiennes pour tous les accords signés avec ce pays
voisin et relatives à la libre circulation des biens et
des personnes. Rappelons que pour sa part l’Armée
nationale n’hésite pas, à l’occasion, à s’approvisionner
en eau potable en Érythrée, à Rahaïta précisément. Alors,
un peu de pudeur et de respect vis-à-vis des personnes
arrivant d’Érythrée ou s’y rendant surtout lorsqu’elles
sont djiboutiennes…
ÉCONOMIE
Les
incohérences du Budget (1)
Pour irrationnels que puissent paraître
les choix budgétaires de nos gouvernants finalement
avalisés dans le budget prévisionnel 2004 par les mal-élus
(malgré quelques palabres et interpellations savamment et
sélectivement diffusées par la RTD, pour donner l’illusion
d’un débat démocratique) ils n’en obéissent pas moins à
une rationalité politique et plus précisément démagogique
pour rester polis. Se contentant de commenter le cadre
général, les lignes qui suivent introduisent une série
d’articles qui feront un « Gros plan » comportant
critiques, suggestions et questions sur les domaines qui
vous préoccupent.
Davantage que notre posture
d’observateurs vigilants de toutes les anomalies dans la
gestion du bien public, c’est les confiance et
responsabilité détournées (c’est une seconde nature chez
nos dirigeants) que vous nous avez accordées au soir du 10
janvier 2003 qui nous commandent de jouer le rôle qui est
le nôtre aujourd’hui.
Relevons pour commencer et à titre
purement anecdotique, une curiosité constatée à l’examen
des comptes définitifs du budget pour l’exercice 2001. La
ligne budgétaire 30.10.10.1 (Présidence de la
République-fourniture de bureau et entretien des locaux)
est passée de 13.422.000 FD dans le budget pourtant
rectifié à 471.559.957 FD dans les réalisations 2001, soit
un dépassement de près d’un demi milliard de nos francs,
c’est-à-dire 3600% d’augmentation. La Présidence
aurait-elle démultiplié ses locaux durant cet exercice
budgétaire ?
Nous ne le pensons pas ! D’abord parce
que personne ne l’a constaté, ensuite parce que le budget
2004 ne prévoit pour la même ligne budgétaire qu’une
enveloppe de 19.200.000 FD, soit une augmentation plus ou
moins défendable en 3 ans, de l’ordre de 45% « seulement»,
si l’on ose parler ainsi.
Ce qui nous autorise à avancer qu’il
s’agit vraisemblablement d’un subterfuge, qui nous
dispense de critiquer et nous étaler sur la transparence
qui serait à en croire le Chef de l’État, un souci
gouvernemental…
Pour en terminer avec le chapitre
anecdotique, observons qu’une ligne du budget de la
Présidence, 001.62.2.4 intitulée « entretien et
réparation du matériel de transport » est dotée d’une
enveloppe de 164.000.000 FD, c’est-à-dire davantage que
les budgets prévisionnels « Dépenses de matériel » des
ministères de l’équipement et des transports ou celui de
l’agriculture, sans doute pour entretenir les capricieux
parc automobile et Boeing privé : on n’arrête pas la
transhumance !
Restons-en là, concernant les anecdotes
même si elles en disent à elles seules plus long que les
promesses électorales, les discours et engagements
officiels non suivis d’actes…
Nous apprenons à la page 2 de la
présentation du budget prévisionnel 2004 que « … dans le
domaine budgétaire, sur la base des projections établies à
partir des neufs premiers mois, le déficit budgétaire
prévisible en 2003 s’élèvera à 542 millions FD contre 3.7
milliards FD en 2002, soit une réduction du déficit public
de 85%… ».
Quand on sait que les comptes
définitifs de l’exercice 2002, n’ont toujours pas été
adoptés par les mal-élus, nous sommes en droit de rester
dubitatifs concernant ces projections qui nous semblent
fantaisistes et contradictoires par rapport aux chiffres
avancés par le n° 52 de « La Nation » du Lundi 30 Juin
2003 qui affirmait qu’ « à la lumière de tous ces
éléments d’information, on se rend aisément compte que la
hausse de 2% des recettes totales ne peut compenser la
progression de 37% des dépenses totales d’où le déficit
budgétaire de 2,203 milliards FD au 31 mars 2003.
A la même période en 2002, on ne
parlait pas de déficit mais plutôt d’excédent budgétaire
si minime soit-il, de 53 millions de FD… ». Le
journaliste n’ayant fait que commenter les chiffres
fournis par le ministère des finances, nous sommes sûrs
que les experts de ce ministère s’empresseront de nous
expliquer par quel miracle le déficit budgétaire
prévisible pour 2003 s’élèvera à 542 millions de FD
Cette présentation nous append
également que « le trafic portuaire a ainsi connu une
forte augmentation de 39% et 37%, respectivement aux 1 er
et 2ème
trimestres. Ces augmentations résultent
principalement de l’accroissement des activités de
transbordement liées à l’arrivée de nouveaux armateurs. Le
transport aérien a pour sa part enregistré des hausses de
106% et 137% sur les 2 premiers trimestres de l’année
2003, comparé à la même période en 2002. Cette progression
s’explique par les mesures de réformes initiées par le
gouvernement avec la politique de «ciel ouvert» ainsi
qu’au nouveau contrat de gestion privée de l’aéroport…
».
Si l’on ne peut que se réjouir de
l’augmentation des trafics portuaires et aéroportuaires,
cette augmentation doit davantage au contexte politique
régional qu’au savoir faire émirati que personne ne remet
en cause. D’autre part, nous continuons de penser que la
gestion de ces établissements publics à caractère
industriel et commercial aurait tout aussi bien pu être
confiée à la Chambre de Commerce de Djibouti qui n’a rien
à envier à qui que ce soit en matière de gestion, comme
cela est courant à travers le monde.
Cette concession au capital privé
étranger s’est faite au prix d’un humiliant aveu officiel
de notre prétendue incapacité à gérer nous même nos
instruments de développement économique.
Enfin, nous ne cesserons pas d’exiger
que soit rendue publique la part en pourcentage que le
concessionnaire doit annuellement verser à l’autre
(heureux) contractant.
Le Ministre de l’Emploi et de la
Solidarité Nationale affirmait il y a peu dans une
interview accordée à la RTD que le Centre de Formation
Professionnelle des Adulte (CFPA) ne répondait plus aux
exigences modernes. Ah bon ?
Pourtant, à la page 4 du projet de
Budget prévisionnel pour l’exercice 2004, il est
explicitement écrit qu’ « outre les formations vers
l’enseignement dit classique, les efforts du budget vont
aussi à l’enseignement professionnel avec le renforcement
du CFPA afin de doubler les effectifs formés en 2004 et en
2005 (le calendrier étant de passer de 200 adultes formés
par an à 400 en 2004 et 800 en 2005). Le but étant de
fournir aux jeunes de 18 à 30 ans n’ayant pas pu
poursuivre leur scolarité, un bagage afin de les insérer
dans le circuit économique. A travers ce programme, le
gouvernement s’attaque à l’épineux problème du chômage des
jeunes sans qualification dont le profil a été étudié dans
le cadre des enquêtes et études réalisées du DSRP ».
C’est à se demander s’il y a vraiment un timonier sur ce
bateau : accordez au moins vos violons, messieurs les
décideurs !
En tout état de cause, concernant ce
volet formation, accordons au moins aux rédacteurs des
lignes suscitées une présomption de bonne foi, puisque le
budget prévisionnel du CFPA augmenté de 8.045.000 FD (huit
millions quarante-cinq mille) pour les dépenses de
personnel et de 10.000.000 FD (dix millions) pour les
dépenses en matériel (pour l’acquisition de matériel
technique). Si l’intention est louable l’enveloppe y
affectée est insignifiante.
Quant au LIC, son budget se résumant à
une peau de chagrin au regard de sa mission, reste égal.
Ceci nous amène à brièvement commenter
le SNA (Service National Adapté). En attendant que nos
décideurs politiques daignent figurer dans le Budget
national l’incidence budgétaire de sa création,
contentons-nous d’observer qu’il fait double emploi avec
les structures déjà existantes normalement chargées de
cette mission. D’autre part, le SNA est chargé de former
en 3 ou 6 mois ou 1 an des « techniciens volontaires »
dans des domaines aussi variés que la Santé (infirmiers),
le BTP (maçons) etc. auxquels sont confiées leurs
formations. Est-ce bien raisonnable ?
N’eût-il pas été plus rationnel de
renforcer en moyens humains et matériels, les ministères
depuis toujours chargés de cette mission ? Surtout qu’ils
grincent des dents : comment former en si peu de temps
avec si peu de moyens autant de « techniciens volontaires
» ? Nous avons déjà eu l’occasion d’y consacrer un
article, et cette trouvaille à un an de l’élection
présidentielle prétend répondre, tout le monde l’a bien
compris, à un souci électoraliste sans lendemain,
maladroitement et hâtivement concocté pour être efficient.
Chiffres contradictoires, dépassements
budgétaires bizarres, opacités,… décidément la Chambre des
Comptes et de la Discipline Budgétaire à du pain sur la
planche. Tout en vous éclairant sur les anomalies (restons
polis ) des chiffres, nous invitons, faute de pouvoir la
saisir, la Chambre de Compte et de Discipline Budgétaire à
suggérer au Chef de l’Etat, seul destinataire de ses
comptes rendus, des budgétaires plus rationnels et des
comptes plus transparents.
Le
déclin de l’Éducation Nationale
La jeunesse de notre pays, qui représente la majorité
de la population est en mauvaise posture face aux défis de
notre siècle. L’avenir de cette jeunesse devait être le
souci permanent de nos gouvernants en matière de formation
et d’éducation se trouve dans une situation de précarité
pour des raisons dues particulièrement aux
dysfonctionnements de l’enseignement djiboutien.
Aujourd’hui plus qu’hier, une incertitude pèse sur la
destinée cette catégorie sociale à cause de l’incapacité
et au manque de volonté des pouvoirs publics en matière
d’Éducation Nationale. Pourquoi cet état de fait, surtout
après la tenue d’États Généraux au cours desquels les
professionnels avaient clairement identifié les maux et
proposé les remèdes ?
On l’entend souvent, l’Éducation
Nationale reste officiellement une priorité de l’action
gouvernementale et bénéficie pour ce faire d’un budget qui
est passé de 3,2 milliards de nos francs en 2001 à plus de
7 milliards en 2003 (cf. loi rectificative 2003). Ce qui
représente environ 25% du budget total de l’année écoulée
auxquels il faut ajouter les différentes dotations
multiformes (manuels, matériels, formations, financements,
etc. ), ce secteur rentrant dans la catégorie définie
comme cible et prioritaire par les pays riches dans leur
politique de lutte contre la pauvreté au niveau
planétaire. L’Éducation étant ainsi en charge de la lutte
contre l’analphabétisme.
Aussi, pour l’année qui vient de
commencer, le gouvernement table sur des investissements
sur fonds extérieurs de 2,2 milliards FD auxquels
s’ajouteraient 364 millions FD (contrepartie nationale des
projets d’investissements programmés) et 304 millions
d’investissements sur financement intérieur. Cette
enveloppe programmée représenterait en fait plus du double
des contributions supplémentaires de l’année qui vient de
s’achever. Il est bien clair ici que cette somme ne tient
pas compte des frais supportés par les milliers de parents
d’élèves à chaque rentrée scolaire tant pour les manuels
scolaires que pour des activités autres.
Nous livrons ici ces quelques chiffres
surtout pour permettre au lecteur de situer la richesse de
ce ministère qui ne correspond pas à son rendement, ses
résultats restent médiocres par rapport aux dotations
budgétaires dégagées par les contribuables djiboutiens et
l’aide étrangère.
Mais d’ou provient donc cet important
décalage ? En décryptant, les défaillances de notre
système éducatif,il semble bien que sa médiocrité
s’explique essentiellement par les pratiques politiques
passées et présentes de l’État, lesquelles ont gravement
détérioré les fondements de base de ce département
ministériel considéré partout dans le monde comme sensible
et fondamental, donc à protéger des enjeux politiciens et
conjoncturels..
En effet, les Djiboutiens conviennent
de la rigueur et de la qualité de l’Éducation et de la
formation des Jeunes dans les établissements publics dans
les années 1980. Vérité que confirment le
professionnalisme et la compétence de nombres de jeunes
cadres de ces années-là, travaillant dans l’Enseignement.
Or, la désagrégation des conditions de travail, disent
certains, aurait commencé au lendemain de la démission du
gouvernement de deux ministres qui avaient fait la preuve
de leur compétence dans ce département, en lui donnant
toutes ses valeurs morales, matériels et techniques ;
responsables, enseignants, élèves et parents assumant
chacun sa part de responsabilité.
Ces départs motivés, par le refus de la
logique de guerre du régime et de ses multiples
conséquences sur la population civile, ne constituent pas
une explication convaincante de l’état actuel de
l’Éducation Nationale : il faut donc chercher dans l’état
d’esprit du régime au début des années 1990.
La décennie écoulée avait été marquée
par les revendications démocratiques. Le régime
djiboutien, comme d’autres pairs du continent étant opposé
à tout changement politique, ne pouvait tolérer les
revendications des enseignants qu’il considérait comme «
un affront » et plaçait, par conséquent, dans le même
chapitre, le combat politique de l’opposition et les
demandes des droits légitimement exigés par les
enseignants, désormais organisés en syndicats, instances
pourtant reconnues par la nouvelle Constitution de
septembre 1992.
Résultat : l’Éducation a été sciemment
cassée pour la simple raison que les revendications des
enseignants tombant en pleine période de guerre civile, le
régime considérait ces actions syndicales comme relevant
plutôt d’un soutien politique à l’opposition armée et
qu’il fallait réprimer.
Aussi, les élèves et les parents
allaient en connaître les effets négatifs directs et
immédiats de cette situation sur la structure et
l’architecture de l’enseignement. Les pressions,
répressions, arrestations et emprisonnements des
enseignants, élèves et parents de ce département forment
l’élément catalyseur de la «casse » politique de
l’éducation nationale le régime ayant entrepris le
remplacement des grévistes et autres sanctionnés de
l’enseignement par des volontaires, communément appelés
«mobilisés de l’éducation ». Loin de répondre aux profils
exigés par ce métier, les postulants venant de divers
horizons choquaient et démotivaient les élèves. A ce
mercenariat local s’était ajouté celui des étrangers issus
de plusieurs pays, venus combler le déficit en personnel
enseignant généré par une politique agressive et
irresponsable.
De telles conditions de travail ont
ainsi provoqué l’abaissement de la qualité de notre
enseignement, à quoi est venu s’ajouter la remise en cause
des avantages acquis et des salaires des maîtres et
professeurs. En plus de cette saignée financière l’impôt
patriotique prélevé au profit de la guerre gouvernementale
à contribué à la démoraliser les formateurs de nos
progénitures, du fait qu’il obérait drastiquement le
pouvoir d’achat d’une catégorie sociale culturellement
prédisposée à une certaine forme de consommation.
Car ces hommes et femmes subissaient
par ailleurs la disparition de diverses primes de leur
bulletin de paie. Ce qui naturellement affectait
lourdement leur niveau de vie, mais avaient eu aussi des
effets graves sur leur état psychologique que
n’arrangeaient pas les multiples humiliations quotidiennes
de certains établissements publics tels que l’ONED et l’EDD
qui pourtant ne pouvaient la situation financière de cette
catégorie sociale sujette en plus à plusieurs mois
d’arriérés de salaires.
Malheureusement pour notre Éducation
Nationale, ces pratiques répressives et anti-sociales
allaient produire des effets dévastateurs en cette année
1995. De nombreux enseignants de qualité ont émigré à
l’étranger notamment en Europe et au Canada, ceux ou
celles d’entre eux encore en fonction sont rongés par le
découragement qui mine désormais le métier . Dans un tel
contexte, l’enseignement est devenu la proie de certaines
pratiques illicites, à chaque début et fin d’année
scolaire, on voit des parents d’élèves consternés par les
manières parfois osées dont leurs enfants ont été lésés au
profit d’autres… mieux lotis.
Par ailleurs, l’inadéquation entre
enseignement dispensé d’une part, le niveau et l’objectif
attendus d’autre part, générée par la mise au placard de
caution académique française à l’ensemble du système
éducatif a énormément contribué à l’affaiblissement de la
qualité de notre baccalauréat, condition sine qua non
d’accès aux études supérieures. Les multiples accords
bilatéraux passés avec un certain nombre de pays à
formations et enseignements divers et divergents ne
servent qu’à colmater l’énorme brèche laissée par une
politique irresponsable.
C’est ainsi que sans une programmation
cohérente en matière de formation scolaire ou
universitaire basée sur les besoins réels du marché de
l’emploi du pays, le régime se fourvoie à désengorger
coûte que coûte et quel que soit le prix, un système
éducatif désuet à travers des accords de coopération
hétéroclites expédiant nos progénitures pour des études en
Malaisie, Égypte, Yémen, Soudan, Libye, France, Indonésie,
Inde, Pakistan, Madagascar, etc.
Ce mixage d’une autre dimension
indispose le capital humain, moteur de tout développement,
n’est certainement pas la solution à moyen et à long
terme. Les États Généraux de l’Éducation tenus dans les
conditions que l’on sait, contrairement à ce qui était
recherché par les parents et les enseignants, n’arrivent
toujours pas à atteindre les objectifs qu’ils s’étaient
assignés. Les multiples problèmes élucidés lors de ces
assises qu’ils soient d’ordre conjoncturel ou structurel,
demeurent pour la plupart sans réalité pratique, à une
année du fameux Plan d’Action de 2001/2005.
La médiocrité de l’enseignement, les
échecs scolaires, les disparités de la formation, les
déficits en manuels et autres matériels pédagogiques, le
faible niveau des élèves en fin du cursus primaire, la
disparité de l’enseignement entre les régions du pays,
etc... obèrent toute possibilité d’amélioration en ce
domaine. En effet, de par l’inefficacité de leurs
conclusions, ces États Généraux ressemblent fort à aux
illusions d’un professeur d’université qui fait une
expérience sur une puce: Celui-ci pose la petite bête
sur une table et lui ordonne de sauter ce qu’elle fit. Il
lui arracha une à une les pattes et lui demanda de sauter.
Constatant qu’elle restait immobile il conclut: «
Extraordinaire, quand la puce n’a plus de pattes elle
devient sourde ».
Dans ces conditions, il s’avère
aujourd’hui que l’enseignement privé est en marche et sert
de roue de secours à un système éducatif public en perte
de vitesse. Cependant, nombreuses sont les familles qui ne
peuvent se permettre ce luxe et qui sont contraints de «
garder leur enfant à la maison ».
A ce chapitre des injustices en matière
d’enseignement public nous ne pouvons passer sous silence
l’inqualifiable atteinte à la scolarité des élèves
originaires des zones affectées par le conflit. En effet,
au mépris des accords de paix de 1994 et 2001, le régime à
criminellement décidé d’ignorer la situation de ces
scolaires en refusant d’appliquer la clause de rattrapage
scolaire pourtant explicitement contenue dans lesdits
accords de paix.
Conséquence de ce mépris, des centaines
d’élèves du Nord et Sud-ouest de notre pays sont condamnés
à la vie active et constituent donc le gros des chômeurs
mineurs sans formation professionnelle abandonnés au khat
et à la délinquance, proies faciles du pseudo programme de
réinsertion des jeunes cyniquement baptisé Service
National Adapté.
Quel gâchis encore !
Insécurité présidentielle
Quand la Police politique sabote la Paix
La comparaison est connue : le minuscule staff de l’UNFD
(Union Nationale des Femmes Djiboutiennes) est nettement
plus efficace que la gigantesque administration
présidentielle. Si son cabinet civil attire parfois
l’attention sur lui pour des raisons pas nécessairement
grandioses, le cabinet militaire, s’occupant des aspects
sécuritaires et fonctionnant dans une opacité très peu
démocratique, n’en est pas moins contreproductif pour le
développement économique et social. A tel point que,
lorsqu’il prétend appliquer à sa manière certaines
dispositions de l’Accord de Paix du 12 mai 2001, l’autre
partie signataire que nous sommes est en droit de parler
d’une véritable insécurité présidentielle, nuisant
dangereusement aux fragiles acquis d’une concorde civile
récemment retrouvée. Et qui gagnerait plus à être
consolidée que sabotée par des manipulations
électoralistes.
« Quand l’ombre du Pygmée s’étire,
c’est que le soleil est près de se coucher » dit un
proverbe d’Afrique de l’Ouest. L’importance démesurée que
certains services de défense et de sécurité prennent dans
la vie politique d’une Nation est révélatrice du degré
d’instauration de l’État de droit et du respect des
libertés publiques ou privées. Le rôle, pas vraiment
constructif, joué par la sécurité présidentielle
relativement à l’application sectaire des dispositions de
l’Accord de Paix du 12 mai 2001, notamment en ce qui
concerne l’incorporation des combattants du FRUD-armé au
sein de l’AND, de la FNP et de la Gendarmerie ou pour tout
ce qui a trait à l’indemnisation des anciens soldats,
policiers et gendarmes, est inquiétant. Car, autant que
l’irrespect par rapport à un engagement solennel, il
montre une bien triste conception du pouvoir : nuire à son
prochain, instrumentaliser la misère pour mieux manipuler
la conscience et orienter le vote.
Discrimination partisane à
l’indemnisation : telle semble être la tactique adoptée
par les responsables de cette Sécurité présidentielle qui
aurait abusivement et unilatéralement restreint le nombre
des ayants droit tel qu’arrêté par les deux parties au
sein de la Commission Paix Civile et Sécurité et consigné
dans ledit Accord.
C’est-à-dire 130 candidats
arbitrairement choisis selon des critères faciles à
imaginer en cette période de frénésie électorale, alors
que près de 250 anciens soldats, policiers et gendarmes
avaient été normalement recensés, sous réserve de
complément d’enquête que les différents corps devaient
engager à leur niveau pour identifier tous ceux qui, au
moment du conflit, s’étaient par principe placés dans la
catégorie de « déserteurs ». Que ce soit en politique, en
syndicalisme ou dans tout autre domaine impliquant de
discuter avec des représentants, le problème, c’est que le
régime préfère les clones et les usurpateurs : il ne veut
ni ne peut faire face à la légitimité de ceux qui ont des
principes à défendre.
Aux dernières nouvelles, ces postulants
à l’indemnisation, regroupés au sein d’une association de
défense de leurs intérêts, envisageraient de descendre
dans la rue pour manifester leur mécontentement face à ces
manipulations mesquines. Nous ne pouvons que les en
dissuader, surtout aux abords du Palais Présidentiel : sa
Garde manque parfois de sang-froid et va jusqu’à tirer sur
d’anciens soldats, aujourd’hui handicapés de guerre ;
comme si leurs chaises roulantes allaient se transformer
en chars d’assaut.
Discrimination à l’incorporation : nous
avons déjà eu l’occasion de porter cette affaire sur la
place publique car il est inconcevable que les 295
incorporés du FRUD-armé soient encore victimes de
ségrégation, comme s’ils n’étaient pas des citoyens à part
entière. En premier lieu, c’est à se demander à qui
appartient la Gendarmerie, tant son chef semble n’en faire
qu’à sa tête, au mépris de l’État de droit et des
engagements souscrits dans le cadre d’un accord de paix :
il refuse catégoriquement de normaliser la situation de
ceux qui ont été incorporés dans la force qu’il commande,
les maintenant dans une position de « mobilisés »
anachronique et un salaire de misère y correspondant.
Suprême provocation, il s’apprêterait
même à en démobiliser quelques uns : nous le mettons
solennellement en garde contre une aventure aussi
hasardeuse. Quoique que meilleure au sein de l’Armée et de
la Police, la situation des incorporés n’y est pas
totalement stabilisée, uniquement par un manque de volonté
politique trahissant, dans toute son étendue, l’absence
des règles de droit, la prédominance du favoritisme et du
caprice partisans, bref la transformation en milices
privées des forces de défense et de sécurité censées
normalement témoigner du plus grand respect pour les
valeurs républicaines.
Tant que la primauté de cette règle de
droit ne sera pas unanimement admise par l’ensemble du
corps social, dirigeants comme administrés, militaires
comme civils, il est illusoire d’espérer une pacification
des mœurs politiques. Tout comme il est malheureusement
normal que certains secteurs opaques prennent une
importance aussi démesurée, au péril de la concorde
civile.
Dyarchie de la première pierre Rééquilibrage institutionnel
?
Faut-il y voir une première application concrète de la
promesse présidentielle d’un rééquilibrage des pouvoirs
politiques annoncés à l’occasion du nouvel an 2004 ? C’est
que laisse à penser la frénésie de la primature relative
aux poses des premières pierres. Hier à Dikhil demain à
Tadjourah, après demain à Khor-Angar ? C’est qu’en effet
le Premier Ministre ces derniers temps très occupé à poser
des premières pierres. Même si la constitution le confine
à inaugurer des chrysanthèmes, cette surcharge de travail
est remarquable et nous nous devions de le relever. Car,
pour les Djiboutiens, le spécialiste incontesté de la pose
de la première pierre (sans lendemain), c’est le Chef de
l’État en personne.
A première vue, l’observateur mal avisé
peut légitimement penser qu’il s’agit là d’une délégation
de pouvoir allant dans le sens d’un rééquilibrage des
pouvoirs au sommet de l’État : Faut bien commencer quelque
part, et quoi de mieux indiqué que les fondations, même
d’un stade ?
Quelques observateurs avisés, malins
impertinents et fidèles lecteurs de « Réalité » voient une
autre raison de ce transfert de compétences. En effet, les
perspicaces n’oublient pas que notre journal s’est fait
l’écho d’une lassitude populaire : à force de le voir
monopoliser urbi et orbi la pose de la première pierre, le
citoyen lambda avait décerné au Chef de l’Etat le titre de
« spécialiste de la première pierre ». Car, concrètement à
ces pierres-là, le Chef de l’État en campagne de
réélection ne veut pas que ses actions de marketing
politique restent sans lendemain. Comme une certaine
première pierre d’un dispensaire à Khor-Angar, c’était en
février 2002, on connaît la suite…
Aux dernières nouvelles, cette pierre
s’ennuie mortellement. Mais, peut-être qu’en homme de
culture (lui qui a tant officié en ce domaine au bureau
politique du Rpp) il n’aimerait pas que Corto Maltesse
soit dépaysé par la modernité des lieux, s’il devait un
jour revenir dans cette région, au charme sauvage, mais
désolée du nord d’Obock. Le héros de la bande dessinée
d’Hugo Pratt connaît bien cette contrée puisque, dans les
années trente, il avait été profondément marqué par une «
conversation mondaine à Moulhoulé ».
En attendant, les malheureux ruraux de
Khor-Angar sont privés de soins, tandis que le Premier
Ministre pose à son tour des premières pierres… qui ont
quelques chances de grandir, car ces projets sont financés
par la coopération chinoise. En fait, en ces temps
difficiles pour le régime, la pose de la première pierre
est un exercice facile, permettant à des dirigeants
impopulaires de parader dans des lieux où ils ne sont plus
en odeur de sainteté. Géniale trouvaille politique que ces
cérémonies des premières pierres : grâce à elles, les
populations mécontentes sont aisément mobilisables au
prétexte d’apporter leur bénédiction reconnaissante à un
projet de développement, qui plus est destiné à la
Jeunesse.
A cette occasion, ministres, mal élus
et autres fonctionnaires courtisans font le déplacement en
compagnie bien sûr des bailleurs de fonds étrangers,
chaleureusement reçus sur place à coups de chants et de
danses traditionnels organisés à leurs intention et
outrageusement récupérés dans un but propagandiste. Par
ailleurs, ces futurs chantiers financés par la générosité
extérieure permettent au régime de créer quelques emplois
à travers des embauches sélectives, comme cela est
actuellement le cas pour les recrutements électoralistes
du service national adapté.
Pour le Premier ministre, le
déplacement de demain à Tadjourah constitue la réalisation
d’un ancien vœu: retrouver sa ville natale à l’occasion
d’un heureux événement. Grâce à la Chine populaire, sa
ville aura un stade omnisport que son gouvernement n’a pas
été capable de lui offrir. Malheureusement pour lui, les
Jeunes de la Ville-Blanche savent que leur illustre
concitoyen n’a pas été en mesure (malgré sa bonne volonté)
de concrétiser une seule des pompeuses promesses faites
lors de son dernier séjour sur place, c’était le 1er
mai 2003. « Rendez-vous dans trois mois pour récolter les
premiers fruits » leur avait-il alors lancé en installant
à la hâte un pseudo comité de suivi, uniquement composé de
ses rares partisans.
Huit mois après cet engagement
solennel, aucun fruit n’a été récolté, parce qu’aucune
graine sérieuse n’a été semée. Et le voilà qui revient
cette fois-ci avec son éternel sourire, porteur d’un vrai
cadeau : une installation sportive entièrement financée
par un pays ami. La ruse est de taille, mais l’appât est
trop gros et l’hameçon mal noué. A cette pêche politique
au gros, les prises risquent d’être réduites au menu
fretin. En politique, il est parfois plus judicieux de
battre en retraite plutôt que de partir à l’assaut sans y
être préparé. Si le catalogue des promesses mensongères de
ce régime semble inépuisable, la patience des populations
précipitées dans la précarité a ses limites. Ignorant
cela, le mimétisme partisan pousse à copier des gestes
symboliques autrefois dévolues au Chef de l’État.
Cela ne signifie nullement que
l’influence du nouveau poseur de première pierre tend à
s’accroître. Bien au contraire, une telle délégation des
pouvoirs ne doit-elle pas plutôt donner à penser que la
pose de la première pierre n’est plus une action si
rentable que cela ? En effet, tout indique que le
spécialiste de la première pierre a compris tout le risque
politique des multiples premières pierres en souffrance de
concrétisation depuis avril 1999, à Obock, Damerjog,
Khor-Angar ou ailleurs. Il apparaît ainsi que la dyarchie
observable dans la pose de la première pierre est l’œuvre
machiavélique de celui qui prétend reculer pour mieux
sauter. Car, c’est bien connu, reculer est plus facile et
prudent que sauter, surtout lorsque des premières pierres
inachevées jonchent la voie… présidentielle.
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