Dernières nouvelles - Édition en Ligne de Juillet 2009

 Directeur de publication : Mohamed Ali Abdou.   Codirecteur : Mahdi Ibrahim A. God.   Email : realite_djibouti@yahoo.fr


S  o  m  m  a  i  r  e

09/07/2009 Communiqué du MRD le 9 juillet 2009

04/07/2009 Compte rendu du forum djiboutien du 27 juin 2009 à Bruxelles : interventions de Cassim Ahmed Dini, Mohamed Daoud Chehem, Ali Coubba



Communiqué du MRD le 9 juillet 2009

Mouvement pour le Renouveau démocratique et le Développement
(Ancien PRD)
Cité Poudrière Avenue Nasser
Tel : (00253) 34 23 99/82 95 23
BP : 3570
Djibouti

COMMUNIQUE DE PRESSE

Bruxelles, le 9 juillet 2009

            Samedi 4 juillet 2009, le président Ismaël Omar Guelleh a envoyé les forces de l’ordre et sa garde personnelle contre de paisibles habitants de Balbala, qui disaient non au démantèlement arbitraire et injuste de leurs modestes habitations. Des accrochages s’en sont suivis entre les citoyens en légitime résistance et les hommes en uniforme. Selon nos informations, policiers et gardes présidentiels ont tué cinq de ces habitants de Balbala dont deux enfants qui auraient succombé au gaz lacrymogène abusivement utilisé contre le quartier. De nombreux autres habitants et plusieurs policiers ont également été blessés.

            Le même jour, plusieurs logements du quartier populaire d’Arhiba et une partie du Palais du Peuple ont été ravagés par deux incendies séparés, qui demeurent inexpliqués.

            Ces événements largement imputables au régime interviennent dans un climat de malaise social profond, qui s’exprime de manière croissante et sous diverses formes dans les quartiers populaires de la capitale comme dans les villes de province.       

            Jour après jour, les risques d’explosion sociale et de guerre civile, s’aggravent sur l’ensemble du territoire national. Sans que le régime ne prenne la mesure de la situation et ne réponde aux aspirations populaires de démocratie, de justice et de bonne gouvernance.

            Encore une fois, nous condamnons haut et fort l’irresponsabilité dangereuse et les exactions contre les civils du pouvoir en place et exigeons qu’il y soit mis fin sans délai.

            Nous présentons nos condoléances aux familles des personnes tuées et notre sympathie à celles des blessés et aux victimes des incendies.

            Nous invitons les Djiboutiennes et Djiboutiens à resserrer les rangs face à la dictature. Nous invitons aussi les hommes en uniforme à désobéir aux ordres de violence arbitraire de ce régime illégitime contre leurs concitoyens.

M. Daher Ahmed Farah,
Président du MRD

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Compte rendu du forum djiboutien du 27 juin 2009 à Bruxelles

FORUM DJIBOUTIEN DU 27 JUIN 2009 A BRUXELLES

UNE INDEPENDANCE CONFISQUEE PAR LA DICTATURE

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LA PLACE DE LA DIASPORA DANS LE COMBAT DEMOCRATIQUE

Intervention de Cassim Ahmed Dini

Un aveu : je ne me suis jamais senti concerné par un 27 juin ! Pourtant, simple constat d’état civil, je devrais avoir au moins une raison de plus que d’autres d’y accorder une importance particulière. Mais, sachant que celui qui a proclamé l’Indépendance n’a jamais été invité à aucune de ses célébrations et qu’il n’a eu droit à aucun égard officiel le jour de son décès, on comprendra aisément que j’ai toujours eu quelques réticences quant à la célébration de cette date.

Plus gravement, il y a à cela une raison disons collective : le fait que l’hymne national ne soit chanté que dans une seule langue montre de façon brutale que tout les Djiboutiens ne sont pas les bienvenus dans l’espace politique. Non pas que tous les somalophones considèrent que l’Indépendance leur appartient en exclusivité, loin de là, mais il est clair que les locuteurs des autres langues du pays sont interdits de s’approprier ce moment fondateur de l’identité nationale. Etant enfin entendu que le caractère discrimination et anticonstitutionnel des paroles de l’hymne national djiboutien, dans lequel je ne me reconnais absolument pas, est l’expression d’une inacceptable réalité : la citoyenneté à deux vitesses instituée par le régime issu du 27 juin 1977 dont mon ami Mohamed Daoud Chehem vient à l’instant de dresser les principaux méfaits historiques.

Toute cette introduction pour vous donner une petite idée de tout le travail de violence sur soi qu’il a fallu à certains d’entre nous pour être présents ici aujourd’hui : remercions-les.

Comme il s’agit de vous donner une petite idée l’énorme détermination déployée par les membres du comité d’organisation, tous issus de la société civile, afin de rendre possibles ces premières retrouvailles entre compatriotes pour, non pas fêter, mais plutôt rendre utile, ici à Bruxelles, un 27 juin de l’opposition : remercions-les.

Si nous sommes ensemble aujourd’hui, c’est parce qu’une même conviction nous anime : refuser les cloisonnements ethniques et claniques dans lesquels le régime dictatorial qui asservit notre Peuple dans son ensemble tente obstinément d’enfermer la majorité qui lui est opposée. Cette même conviction d’unité dans l’action anime l’UAD, dont est membre l’ARD que je représente officiellement en ma qualité de Délégué plénipotentiaire à l’étranger.

Les nombreuses tentatives d’agents du régime infiltrés pour saboter notre rencontre montre à quel point la communauté djiboutienne installée en Belgique est devenue un enjeu politique. Une délégation de prétendus réfugiés s’est même rendue à Djibouti, aux frais du contribuable djiboutien, pour chanter les louanges d’une dictature qu’ils prétendent avoir fui : la bêtise et le ridicule sont par définition insondables !

Se réunir entre concitoyens pour débattre des problèmes de notre pays est hautement subversif. Pour la dictature, il est donc fondamental de ne pas laisser s’organiser les Djiboutiens installés à l’étranger car, libérés des urgences quotidiennes de survie, ils ont le temps et les moyens de s’engager dans l’action démocratique. C’est pour cela que l’opposition nationale accorde l’importance qui lui revient à leur conscientisation et à leur mobilisation : nous avons besoin de vous !

Encore faut-il pour cela que notre communauté exilée se sente concernée par les conditions de vie dramatiques imposées à nos concitoyens par un régime à l’agonie. Si j’emploie le terme communauté au lieu de diaspora, c’est parce qu’une diaspora suppose une prise de conscience agissante que l’on ne trouve, hélas, pour le moment qu’à l’état embryonnaire. Il est urgent, et c’est le message que je suis venu vous délivrer aujourd’hui, que vous vous conduisiez en dignes filles et fils d’un Peuple qui, sans attendre son salut de l’extérieur, s’attend au moins à ce que vous participiez activement au combat pour l’amélioration de ses conditions matérielles et symboliques d’existence, pour la restauration de sa dignité.

Trois impératifs se dégagent :

1. C’est une condition sine qua non dans le Coran : avant de prétendre changer les choses au niveau collectif, il faut soi-même changer au niveau individuel. C’est-à-dire que l’exilé doit d’abord être conscient des raisons et des implications de son exil et tout faire pour améliorer ses conditions d’existence. Ne pas se contenter de vivre en assisté sur le dos de la société d’accueil, mais se former, s’éduquer et travailler. Avec ses ressources, il pourra déjà être utile pour sa famille restée au pays.

2. Rester dans son coin à ne penser qu’aux siens ne suffit pas : il faut ensuite militer au sein d’associations diverses et variées. Par exemple, envoyer des livres scolaires ou des médicaments à un quartier, un village ou une région, est un acte de très haute portée : de l’extérieur, cela contribue à vivifier la solidarité communautaire. C’est pourquoi je vous incite fortement à cultiver l’esprit associatif en vous affranchissant des insularités de toutes sortes. Rassemblez-vous aussi au sein d’une association de défense des droits de tous les Djiboutiens pour dénoncer les exactions que le régime commet tous les jours contre toutes les composantes de notre Peuple.

3. Enfin, le penchant à la familiarité de mabraze peut conduire les membres de la communauté djiboutienne en exil à ignorer l’incontournable hiérarchie de terrains de lutte. La contribution que les partis d’opposition attendent de vous est certes nécessaire et souhaitée, mais elle ne sera jamais qu’un renfort aux actions concrètes et multiformes qui se déroulent dans notre pays. Le Peuple qui combat la dictature est par définition resté  à Djibouti, la diaspora est à son service : elle n’est ni un guide ni une quelconque avant-garde, encore moins un gouvernement en exil. C’est pourquoi je vous exhorte à devenir membres, militants ou sympathisants du parti d’opposition de votre choix. Il est inconséquent de participer à un forum politique tel que celui d’aujourd’hui et n’adhérer à aucun parti. Par votre mobilisation ici, vous amplifierez le bruit de l’inévitable révolte populaire. Par votre contribution financière, vous renforcerez les capacités d’action des partis politiques d’opposition pour en finir pacifiquement avec un régime de parti unique qui s’est accaparé toutes les richesses du pays.

A l’occasion du premier anniversaire de son premier mandat, le dictateur a déclaré que la communauté djiboutienne en exil était composée non pas de réfugiés politiques, mais uniquement de réfugiés économiques qui avaient préféré fuir à la recherche d’une vie matériellement plus facile au lieu de rester en se mettant au service du pays et du Peuple.

Démontrez-lui encore plus fort qu’il a tort dans sa médisance en oeuvrant massivement à sa chute, de l’extérieur et en concertation avec toutes les forces de changement qui luttent à l’intérieur. 

Etant ici avant tout pour écouter et échanger, je vous remercie de votre attention.

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FORUM DJIBOUTIEN DU 27 JUIN 2009 A BRUXELLES

UNE INDEPENDANCE CONFISQUEE PAR LA DICTATURE

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De l’indépendance à la dictature : bilan politique, économique et  sociale

Intervention de Mohamed Daoud Chehem, Président du PDD, Parti djiboutien pour le développement

Pour ne pas prendre beaucoup de temps, mon intervention sera axée sur les premières années de l’indépendance où les dérapages vers la division et la dictature ont commencé. Beaucoup d’entre vous, surtout les moins de 40 ans, ne connaissent pas cette période. Il faut justement la connaître, non pas pour faire le procès des son auteur mais pour bien préparer notre avenir en évitant les erreurs du passé.

Quant à la période d’IOG, nous y vivons. Presque tout le monde connaît la situation dans le pays. Moi, j’ai préparé le bilan de dix années de pouvoir d’IOG, j’ai quelques exemplaires avec moi et je peux vous le donner. Par contre, je veux rappeler d’IOG les trois années avant qu’il accède à la présidence pendant lesquelles il a eu le plein pouvoir sur presque tous les ministères par décret présidentiel en Avril 1996.

Bien qu’il y ait eu quelques tiraillements au début, nous avons pris l’indépendance dans l’UNITE.

Premier accroc à cette unité : signature de l’ordonnance du 30 Juin 1977 attribuant les fonctions du chef du gouvernement au Président pendant que le Premier Ministre est absent en mission à l’étranger.

Deuxième accroc grave : à la suite de l’attentat du palmier en zinc du 15-12 1977, au lieu de se limiter à l’arrestation des personnes soupçonnées, il y a eu la chasse à toute une ethnie. Cela a conduit déjà à la division et le départ des jeunes vers l’Ethiopie prendre les armes contre le pouvoir de Gouled.

Troisième accroc : en 1978, ce fut le tour des anciens membres de l’unicas de subir la répression. C’était un groupe choisi pour leur appartenance à une communauté donnée.

Création du RPP le 04 mars 1979, mais pas encore déclaré parti unique.

Quatrième accroc : en 1981, les poids lourds de la politique Djiboutienne ont tenté de créer un parti d’opposition PPD ( feu Ahmed Dini, Abdallah Kamil, Moussa Ahmed, Omar Osman Rabeh, feu Mohamed Ahmed Cheiko, feu Mohamed Saïd, etc….). Arrêtés et emprisonnés à damerjog illégalement.

Cinquième accroc : en mai 1986, Monsieur Aden Robleh quitte le pays, alors ministre, avec six de ses amis. A suivi répression sur ses proches et ses partisans.

Sixième accroc : 27 septembre 1990, à la suite de l’attentat de café de Paris, une composante nationale a été victime d’une répression féroce. Par la suite innocentée mais le mal a déjà été fait.

Déjà nous avions glissé vers la dictature sur le plan politique. Ce qui a conduit à la guerre civile de 1991.

On peut quand même reconnaître au feu Gouled que :

Il a laissé l’Administration et les institutions républicaines intactes. L’Etat existait et son autorité aussi. Il respectait ses Ministres.

Il ne cherchait pas à s’enrichir même s’il fermait les yeux sur les détournements que font les autres. Un jour en plein conseil des Ministres, il a remis au Ministre des finances un chèque d’un million de dollars qu’un émir du golfe lui avait donné à titre personnel.

Il respectait la légalité. Une fois, pour faire libérer son appartement personnel par un occupant qui résistait, il n’a pas cherché à lui envoyer la police ou les gendarmes, mais tout simplement il a porté plainte contre lui auprès du tribunal dont le jugement a pris deux ans.

Période avant son accession à la présidence d’IOG :

Dès l’indépendance, la RTD a été rattachée à la présidence de la république, sous tutelle du chef de cabinet :IOG.

En avril 1996, IOG a eu plein pouvoir par décret présidentiel qui plaçait presque tous les ministères sous sa tutelle.

Il a donc commencé à fermé dès 1996 deux établissements publics : ONAC et EPH qui n’avaient aucun problème financier. Aujourd’hui, l’absence de l’ONAC se fait sentir par la population. Cet établissement chargé de réguler le marché des denrées alimentaires, aurait pu jouer son rôle de régulateur au moment de la hausse vertigineuse des prix.

Entre 1996 et 1998, il a fait diminuer de 35 à 40%, les salaires des agents de l’administration. Ceux-là qui constituaient la classe moyenne sont tombés dans la pauvreté.

Il a fait fusionner la Police nationale à la FNP.

Devenu Président, il a continué sur sa lancée de 1996 à détruire toutes les institutions républicaines. Consulter le bilan de dix années de pouvoir d’IOG.

Pour sortir le pays de cette situation, il faut refaire l’unité qu’il y avait eu au début  de l’indépendance et se mobiliser contre la modification de la Constitution aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.

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FORUM DJIBOUTIEN DU 27 JUIN 2009 A BRUXELLES

UNE INDEPENDANCE CONFISQUEE PAR LA DICTATURE

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MAHMUD HARBI, LE PIONNIER DE L’INDEPENDANCE DE DJBOUTI

Intervention du Docteur Ali Coubba, historien, Président de Ugutu-Toosa

Pour la commémoration du 32ème anniversaire de l’indépendance de Djibouti, une affiche est publiée à Ottawa. On y note d’abord la sur-représentation des membres de la communauté somali. On y dénombre quinze Somali, un Afar et un Arabe ? Les images, dit-on, disent plus que le texte. En observant ces photos, il vous vient à l’esprit une série de questions. Les Somalis ont-ils été plus précoce et plus nombreux à exiger la libération de Djibouti ? Oui. Oeuvraient-ils pour l’indépendance de Djibouti seulement ? Non. En effet, il faut expliciter ce que les Somali entendaient par « indépendance ». En tout cas les Afar ne pouvaient apporter leur caution à l’indépendance caressée par leurs concitoyens d’origine somali. Le nationalisme de Mahmud Harbi et son engagement précoce expliquent ce contentieux. De leurs côtés, les Français, les Ethiopiens et une partie de la population djiboutienne (en particulier les Somali) n’imaginaient pas que la Côte française des Somalis puisse accéder à la souveraineté internationale.

1) Mahmud Harbi : une instruction très limitée

Né à Ali-Sabieh vers 1921, Mahmud Harbi était un Somali Issa, du clan Fourlaba. Il avait fait ses études dans sa ville natale. Nous ne sommes pas sûr qu’il soit né vraiment dans cette localité. Il avait sept frères et sœurs. Sa scolarité fait l’objet de controverse. En recoupant les informations, elle semble avoir été très limitée. Thompson et Adloff, dans Djibouti et la corne de l’Afrique, écrivent que « Hassan Gouled …était plus instruit que lui ».Ils ajoutent également que Harbi était « dépeint comme un "illettré aussi bien en français qu'en arabe »[1]. De son côté, Maurice Mécker, Chef du Territoire de la Côte française de 1957 à 1958, affirme que le député du territoire (1956) manquait d‘instruction quand il est entré en politique. Compte tenu de la qualité du portrait de Harbi dans « Djibouti 1958 : l’homme du non », je donne du crédit à ce témoignage. En revanche, le député djiboutien maîtrisait le somali. Il passait pour un tribun. De plus, son charisme fait merveille au lendemain du référendum de 1958.

2) Les grands évènements et évolutions qui agitent le monde

Lorsque Mahmoud Harbi accède à la fonction la plus élevée dévolue à un autochtone en juin 1957 – poste de vice-président du Conseil de gouvernement nouvellement créé par la Loi-cadre – on observe trois évolutions. Au niveau international, la Seconde Guerre mondiale est passée par là. Les mentalités ont changé. Les colonisés veulent plus de progrès et d’émancipation. En métropole, le gaullisme commence à s’agiter. Le R.P.F. (Rassemblement pour la France) rêve le retour du général de Gaulle et il est très actif. Jacques Foccart sillonne l’Afrique francophone. En Côte française des Somalis, les Djiboutiens citadins commencent à rêver mais modestement. Plus que tout autre évènement, l’indépendance de la Somalia italienne, annoncée pour l’année 1960, alimente le rêve le plus fou de la population du minuscule territoire français de la corne de l’Afrique.

3) Les acteurs muets : le chef-lieu du Territoire et les districts de l’intérieur

Dans la lutte pour l’indépendance, Djibouti-ville, le chef-lieu de la Côte française des Somalis, joue un rôle très important. C’est là où il y a la population lettrée, qui compte sur le plan économique. L’administration française dorlote cette population multi-ethnique. Les Somali y sont majoritaires avec un pourcentage élevé de ceux que l’administration française nomme les Somali allogènes (Issaq et Gadaboursi).

Cette ville a une personnalité. Sa géographie correspond à la « ville coloniale » décrite par Frantz Fanon dans « Les damnés de la terre ». Elle a vu le jour sur un terrain frontalier entre les nomades afar et issa vers 1887. De ce fait, elle paraît étrangère aux autochtones. La langue urbaine dominante est l’arabe. L’élite djiboutienne écoute avec ferveur la radio égyptienne. D’où le nationalisme arabo-musulman auquel les arabophones sont très sensibles. L’arrière-pays comprend les autochtones afar et somali-issa, vivant péniblement de l’élevage. Les uns et les autres souffrent de la marginalisation. Sur le plan politique, cette population, mal recensée, pauvre, constitue une aubaine pour les Français.

Pour bien comprendre la trajectoire de Mahmud Harbi, il faudrait rappeler sa culture et la structure sociale de la société somali-issa, l’influence du nationalisme arabo-musulman, la passion qui l’anime pour réveiller les peuples somalis de la corne de l’Afrique.

4) Mahmud Harbi et l’administration française (1956-1960)

Son engagement dans la vie publique débute d’abord dans le syndicalisme. Il est signalé au début des années cinquante aux côtes des hommes qui vont l’accompagner jusqu’à sa mort, notamment Ahmed Goummané et Abdourahman « Gabode ». A partir de 1956, sa biographie devient plus touffue, plus lisible. Il est vrai qu’en 1956, il remplace Hassan Gouled au poste de député du Territoire. Cette ascension n’est pas du goût des Gaullistes.  Avant même de devenir vice-président du Conseil de gouvernement, Mahmud Harbi est critiqué, épinglé, surveillé par les services de renseignements français. On ne fait pas confiance en lui. Ses voyages au Yémen sont mal compris. Son caractère hautain agace les administrateurs français. Il est décrit comme un agitateur anti-français et partisan convaincu du pan-somalisme.

5) La vice-présidence de Mahmoud Harbi (juillet 1957- octobre 1958)

La Loi-Defferre (ou Loi cadre) est promulguée le 14 avril 1957 en CFS. Elle remplace le Conseil Représentatif et donne une relative autonomie aux territoires d’outre-mer. Mahmud Harbi, qui est déjà député du Territoire, saura profiter des réformes et de sa notoriété pour s’imposer face à son adversaire le plus coriace, Hassan Gouled Aptidon.  Les Gaullistes tentent de l’évincer. Jacques Foccart fait le déplacement pour soutenir la liste de Hassan Gouled/Mohamed Kamil. Le gouverneur du territoire, René petitbon, est accusé de faire le jeu de la liste Harbi/Coubèche/Bats. En tout cas, Mahmud Harbi a bénéficié de l’appui d’une partie de l’administration française.

Parmi les autochtones, les rivalités entre Harbi et Gouled s’exacerbent les rivalités et se déteignent sur les Issa Fourlaba et Issa Mamassane, sur les Dalol et Abgal. Les rivalités des partis politiques français influent également sur les jeux politiques de la colonie.

Mahmud Harbi devient vice-président du Conseil de gouvernement au mois de Juillet 1957. Il est élu par les Conseillers de l’assemblée territoriale qui se répartissent ainsi : Somalis (14 sièges), Afars (8 sièges), Européens (5 sièges), Arabes (3 sièges). Cette répartition n’est pas anodine, elle abusera le vice président du Conseil de gouvernement qui ne se rend pas compte du caractère factice de la majorité accordée aux Somalis au sein de l’Assemblée territoriale. Le Gouvernement de la Côte française des Somalis (1957) comprend alors René Petitbon: Chef du territoire  et Président du Conseil de gouvernement ;  Mahmoud Harbi : Vice-président du Conseil de gouvernement Député à l'Assemblée nationale. On y trouve les ministres Saïd Ali Coubèche, Ahmed Hassan Liban, Pierre Blin, Ibrahim Sultan, Osman Ali Bahdon, Mohamed Ali Dini 

6) Le référendum de 1958 et la stratégie de Mahmoud Harbi

Mahmud Harbi n’a pas du jour au lendemain devenu un indépendantiste djiboutien. Le projet d’un référendum émanait du général de Gaulle qui revient au pouvoir en 1956 précipite les choses.

En juin 1958, Mahmud Harbi déclare "sa dévotion et sa loyauté personnelle à de Gaulle"[2]. Invité par le président Gamal Abdel-Nasser en décembre 1957 au Caire, il décline l'offre pour ne pas indisposer ses amis métropolitains. Des rumeurs font état cependant de son voyage en URSS. En juillet, Mahmoud Harbi évoque pour la première fois la perspective de l'autodétermination de la Côte des Somalis. Le 7 août 1958, Dans une lettre adressée au quotidien français, Le Monde, Mahmoud Harbi écrit : « L'indépendance, que nous demandons, ne veut pas dire divorce, ni sé­cession... Notre choix à nous est déjà fait. C'est avec la France que nous ferons bloc au sein d'une alliance fraternelle dont nous fixerons les contours dès que nous aurons obtenu l'indépendance... »

Les Français sont mécontents. Les Conseillers de l’assemblée territoriale rejettent l’option proposée par Harbi. Mais à cette date, il faut le souligner, l’écrasante majorité des responsables africains, du Sénégalais Senghor au Guinéen Sékou Touré, expriment leur désir de demander l’indépendance de leurs territoires respectifs.

En Côte française des Somalis, beaucoup des gens se sont trompés sur le VPCG. Philippe Oberlé et Pierre Hugot, ainsi que tous ses camarades, le soupçonnent d’avoir changé subitement ses opinions. Ahmed Dini, que j’ai eu la chance d’interroger, abondait dans ce sens. "Harbi, soutenait-il, qui n'avait rien laissé filtrer de ses in­tentions en faveur du "non" tant qu'il était à Paris, a fait déclarer lors de son retour à Djibouti au pied de la passerelle de l'avion, par sa fille âgée de cinq ou six ans, qui l'accompagnait :’je dis non au référendum’."

Or le VPCG était habité par l’idée d’indépendance. Le seul qui avait compris CELA est le Chef du territoire Maurice Mécker. Entre autres, il fut témoin d’un fait troublant lors du défilé du 14 juillet 1958 aux Champs Elysées. Un soldat, d’origine algérienne, qui participe à la revue, brandit le drapeau de son pays. Alors M. Harbi souffle à l’oreille de son voisin, M. Méker : « Bientôt la même chose à Djibouti … » M. Méker en parle aussitôt au ministre de la France d’Outre-Mer, Bernard Cornut-Gentille. Ce n’est pas le seul témoignage que nous avons. Le Djiboutien se plaignait tout le temps de n’avoir pas assez de subventions et de fonds pour mener les grands travaux en CFS. Quant il broutait du khat, il se laissait sans doute aller à quelques confidences involontaires…

Le 27 septembre, au cinéma Odéon, Mahmoud Harbi tient un meeting en somali. Il y fait un discours incendiaire sur la colonisation française. Tel qu’il est c’est un discours d’anthologie (dont je n’ai pas encore trouvé l’original).

 « La France est chez nous depuis 88 ans, elle n'a pas fait pour nous un hôpital ...Sachez que la France qui devant vous est grande, n'est que le dernier des pays de ce monde » Il conclut :  (...) Sachez que ce n'est pas moi qui ai demandé l'indépendance à la France. (…)  Moi, j'ai choisi la liberté et je vous demande de voter ‘non’. (...) Alors chers frères, pourquoi ne pas saisir l'occasion unique ? Pourquoi ne pas prendre cette liberté qui nous tombe du ciel ? »

La suite de l’histoire, vous le savez. Mahmoud Harbi est battu au référendum de 1958 par les partisans du oui. Les autorités locales l’empêchent de se présenter aux élections suivantes. Alors il s’installe en Somalia, à Mogadiscio. Condamné à 20 ans d’interdiction du territoire par contumace. Le 21 septembre 1960, les agents des renseignements français font exploser son avion au dessus de la Méditerranée.

7) L’indépendance de Djibouti d’abord,  la « Grande Somalie » ensuite

Toutes les formations politiques (LPAI, MPL et UNI) sont apparues ou sont devenues indépendantistes sur le tard, en 1975, sauf le FLCS. En dédramatisant l’indépendance de Djibouti, Ahmed Dini et Hassan Gouled l’ont rendue possible. Mais l’idée d’indépendance de la CFS nous le devons à Mahmud Harbi. (Mohamed Kamil, ayant participé à la conférence de Cotonou, désirait aussi l’indépendance, mais nous ignorons tout de cet épisode).

Le vice-président fut le pionnier et le premier martyr de l’indépendance de Djibouti. Ce fut une personnalité complexe. Toutes ses déclarations, à partir de son installation en Somalia, font l’éloge du peuple somali et de sa libération. En tant vice-président de la Ligue de la jeunesse somali, il fustige ses homologues somali qui n’en font pas assez d’après lui.

Le contentieux entre Afar et Somali réside dans un fait historique incontestable et une lecture biaisée des uns et des autres. Avant 1975, parmi les Somalis, il n’y avait aucun nationaliste djiboutien. On ne comptait que des nationalistes somalis. Le nombre de martyrs et la précocité du militantisme somalis sont justifiés par leur rêve d’un rattachement futur de notre pays à la Somalie. Cette idée peut froisser certaines personnes mais c’est la vérité. Toutefois, le sacrifice de ces hommes ont précipité et popularisé l’idée de la décolonisation du Territoire français des Afars et des Issas (TFAI). Ils sont morts à Djibouti-ville et pour notre pays.

Toutefois, les Somali de Djibouti ont tort de fustiger l’absence des martyrs afar en se prévalant du nombre élevé de leurs martyrs et indépendantistes morts sous les balles coloniales. Ils oublient trop vite les martyrs afar, y compris leurs sultans, morts ou persécutés de 1884 à 1944. En conclusion, il convient de dire que la résistance à la pénétration coloniale fut à majorité afar tandis que la révolte citadine, de 1967 à 1975, fut à majorité somali et urbaine. Le consensus national entre Afar, Arabes et Somali, n’a duré que deux ans (1976 à 1977). Depuis cette date, la république de Djibouti a renoué avec ses vieux démons, avec les oripeaux des « nationalismes à la somalienne ».    

CONCLUSION

Mahmud Harbi défendait une conception de l’indépendance de la Côte française des Somalis en deux étapes. D’abord, il militait pour la décolonisation de la CFS. Ensuite, il souhaitait que notre pays rejoigne une entité appelée la « Grande Somalie ». Quelle image faut-il conserver de Mahmud Harbi ? Celle d’un indépendantiste qui abandonne l’argent et le pouvoir, afin de s’engager dans le chemin ardu de la libération  de son pays ? Ou celle d’un pan-somaliste désireux avant tout de faire le bonheur des Somali ? Les deux volets de son engagement sont inséparables. Cependant, n’oublions pas que si les Français ont tué Mahmud Harbi, ce fut parce qu’il militait pour l’indépendance de Djibouti. Et puis, en 1958, personne n’imaginait notre pays accédant à la souveraineté internationale. Son avenir reposait sur le statu quo ou la fusion à l’ensemble somali ou à l’empire éthiopien. Les données économiques, les idéologies en vigueur, la réalité régionale disqualifiaient d’autres options.  

Les Afar reprochent à Mahmud Harbi de n’avoir pas été un « nationaliste djiboutien » dès 1958. On lui reproche en fait de n’avoir pas été prophète ou oracle. Le concernant on est sûr d’une chose : alors que les autres Djiboutiens dissimulaient leur aspiration à la Grande Somalie, lui professait l’indépendance de Djibouti et le pan-somalisme.

Sa mémoire mériterait d’être mieux commémorée à Djibouti. Elle demeure vivace en nous parce qu’il a été, avant tout, le premier Djiboutien à sacrifier sa réussite matérielle, sur l’autel de la liberté et de l’indépendance. Cela a de quoi surprendre. Pour ma génération, du moins pour ceux qui n’ont pas peur des mots et méprisent le culte de l’argent, il constitue un modèle, un exemple, quand il affirme, en 1959, « nous n’avons pas voulu des richesses que l’on nous a offertes pour mieux nous dominer.

Je préfère garder de cet homme l’idéal qu’il a défendu, l’idéal qui provoqué sa disparition précoce, plutôt que de critiquer ses rêves.

 (1) Idem, p. 104

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