Conférence internationale du Travail
Compte rendu provisoire 5D
100e session, Genève, juin 2011
Troisième rapport de la Commission de
vérification des pouvoirs
Djibouti
6. La Conférence, à sa 99e session
(2010), a décidé de renouveler et de renforcer les mesures
de suivi concernant Djibouti (Compte rendu provisoire no 19,
2010) et a ainsi demandé au gouvernement de:
a) soumettre au Directeur général du
Bureau international du Travail, à la fin de l’année 2010 au
plus tard, un rapport détaillé sur les progrès accomplis à
Djibouti en ce qui concerne l’établissement de critères
permettant la représentation indépendante des travailleurs
du pays et les actions entreprises de manière concrète pour
parvenir à un
règlement définitif du problème;
et b) soumettre à la présente session de
la Conférence, en même temps qu’il déposera les pouvoirs de
la délégation de Djibouti, un rapport détaillé étayé de
documents pertinents sur la procédure suivie pour désigner
le délégué et les conseillers techniques des travailleurs,
en précisant les organisations qui ont été consultées à ce
sujet et selon quels critères, le pourcentage de la
main-d’œuvre que les organisations consultées représentent,
la date et le lieu de ces consultations et le nom des
personnes désignées par les organisations au cours des
consultations ainsi que la fonction qu’elles exercent dans
ces organisations. Cette demande a été faite sur la base
d’une proposition de la Commission de vérification des
pouvoirs qui, à l’unanimité, a estimé que la procédure
relative à la composition de la délégation des travailleurs
de Djibouti à la Conférence devait faire l’objet d’un
nouveau suivi en vertu des dispositions de l’article 26bis,
paragraphe 7, du Règlement de la Conférence.
7. Le gouvernement n’a pas présenté les
rapports demandés par la Conférence.
8. Des éclaircissements sollicités par
la commission ont été fournis oralement au nom du
gouvernement par M. Mohamed Siad Doualeh, Ambassadeur,
Représentant permanent et délégué gouvernemental à la
Conférence. Il était accompagné de M. Djama Mahamoud Ali,
conseiller auprès de la Mission permanente à Genève et
conseiller technique à la Conférence. Le représentant
permanent a précisé qu’en l’absence de certains membres de
la délégation gouvernementale attendue à Genève pour la
semaine suivante, il ne pouvait que se limiter à des
remarques préliminaires. Il a présenté les excuses du
gouvernement pour n’avoir pas fourni les rapports demandés
et tenu à rassurer les membres de la commission sur le
sérieux avec lequel le gouvernement entendait remplir ses
engagements, ce dernier se disant scrupuleusement attaché au
respect des recommandations de la mission de contacts
directs de 2008.
9. Notant que le gouvernement a manqué,
une fois de plus, à son obligation de fournir des rapports,
la commission déplore son manque de coopération, d’autant
plus que, cette année encore, la désignation de la
délégation des travailleurs à la Conférence fait l’objet
d’une protestation sur le même sujet (voir paragr. 30 à 41).
En outre, la seconde audition du gouvernement dans le cadre
de la protestation (paragr. 32) ne permet pas de conforter
la commission dans le sens que le gouvernement serait prêt à
remplir ses obligations.
10. Compte tenu de l’examen de la
protestation, la commission considère que la situation
justifie de renouveler le suivi décidé par la Conférence,
dans les mêmes termes qu’à sa dernière session (voir paragr.
41).
Protestation concernant la
désignation de la délégation des travailleurs de Djibouti
30. La commission a été saisie d’une
protestation concernant la désignation de la délégation des
travailleurs de Djibouti, présentée par MM. Adan Mohamed
Abdou, secrétaire général de l’Union djiboutienne du travail
(UDT), et Kamil Diraneh Hared, secrétaire général de l’Union
générale des travailleurs djiboutiens (UGTD). Les auteurs de
la protestation, qui estiment que l’UDT constitue
l’organisation la plus représentative de travailleurs du
pays, allèguent que le gouvernement a, une fois de plus,
refusé de tenir compte de la liste des représentants
désignés par leurs organisations respectives en vue de leur
participation à la présente session de la Conférence. Selon
eux, le gouvernement usurpe le nom de l’UGTD et continue à
faire fi de ses engagements pris devant la commission. Se
référant à la déclaration du gouvernement adressée à la
Commission de vérification des pouvoirs lors de sa 99e
session (2010), à propos des élections syndicales de l’UGTD
prévues en août 2010 en collaboration avec la Fédération
syndicale mondiale (FSM) et la Confédération internationale
des syndicats arabes (CISA), les auteurs de la protestation
demandent que des informations soient fournies à cet égard
par la FSM, comme par le Bureau des activités pour les
travailleurs (ACTRAV). Ils demandent à la commission de
prendre une décision effective et définitive à l’égard de la
délégation de Djibouti. Dans des documents portés
tardivement à la connaissance de la commission,
l’organisation protestataire fait état d’un procès verbal
non signé indiquant que les affiliés de l’UDT ont tenu leur
congrès, dans la crainte et la discrétion, au siège de
l’UDT, les 17 et 18 janvier 2010.
31. Dans une communication écrite
adressée à la commission en réponse à sa demande, le
gouvernement indique que l’UGTD a organisé son congrès
ordinaire les 8 et 9 août 2010 à Djibouti. La tenue de ce
congrès a été marquée par la présence d’observateurs
nationaux et internationaux. Il souligne que l’UGTD est
affiliée à la FSM et que le secrétaire général adjoint de la
FSM, M. Adib Miro, a assisté personnellement au congrès.
Pour le gouvernement, l’UGTD devient la seule centrale
syndicale ayant une représentation légitime. S’agissant de
la désignation des représentants des travailleurs à la
Conférence, le gouvernement indique avoir saisi par écrit
l’UGTD et l’UDT en leur demandant de désigner leurs
représentants par courrier daté du 3 mai 2011. L’UGTD a
désigné MM. Abdo Dikieh Dirieh et Hassan Ali Doualeh,
respectivement secrétaire général et premier secrétaire
général adjoint de l’organisation. Quant à l’UDT, le
gouvernement indique avoir reçu trois réponses distinctes
portant sur la désignation des délégués. M. Mohamed Youssouf
et M. Ahmed Djama Egueh ont demandé par courriers séparés à
être inclus dans la délégation. M. Mohamed Abdou a quant à
lui adressé une liste comprenant un délégué (lui-même) et
quatre conseillers techniques, dont trois de l’UDT (M.
Hassan Cher Hared, également délégué suppléant; M. Farah
Abdillahi Miguil; M. Souleiman Ahmed Mohamed) et M. Kamil
Diraneh Hared, secrétaire général de l’UGTD. Il est indiqué
que le directeur du travail et des relations avec les
partenaires sociaux, en sa qualité de secrétaire de la
Commission permanente du Conseil national du travail, de
l’emploi et de la formation professionnelle a adressé un
courrier au président de l’UDT, le 25 juillet 2010,
l’invitant à prendre des mesures pour déterminer la
représentativité de l’organisation. Le gouvernement précise
que la lettre est restée sans réponse et que l’UDT n’a
toujours pas organisé son congrès. Selon le gouvernement, M.
Kamil Diraneh Hared, co-signataire de la protestation, a été
officiellement invité à participer au congrès de l’UGTD,
mais il ne l’a pas fait. D’après le gouvernement, les
auteurs de la protestation ne disposeraient d’aucun mandat
syndical, comme les autres représentants des travailleurs
proposés par MM. Mohamed Abdou et Kamil Diraneh Hared. Il
n’existerait pas non plus d’intersyndicale UDT-UGTD.
32. La commission a entendu, au nom du
gouvernement, M. Hassan Houmed Ibrahim, directeur de
l’emploi et des relations avec les partenaires sociaux et
délégué gouvernemental à la Conférence. Il était accompagné
de deux conseillers techniques, Mme Koina Omar Dahelo,
inspectrice du travail et des lois sociales, et M. Djama
Mahamoud Ali, conseiller auprès de la Mission permanente à
Genève. Tout en déclarant ne pas être au courant des
conclusions formulées l’an dernier par la Commission de
vérification des pouvoirs, il a souligné que le gouvernement
s’était borné à saisir l’UGTD et l’UDT en leur demandant de
désigner leurs représentants; le fait que les lettres sont
adressées au président pour une centrale syndicale (UDT) et
au secrétaire général pour l’autre (UGTD) relèverait de la
structure interne des organisations concernées qui désignent
elles-mêmes les destinataires des communications du
gouvernement. Il a confirmé que, dans la mesure où l’UDT
n’avait pas tenu de congrès, bien qu’il l’ait invitée à le
faire, et que le gouvernement était en présence de trois
réponses différentes de la part de l’UDT, le délégué et son
conseiller technique ont été désignés dans les rangs de
l’UGTD, seule centrale ayant une existence légale aux yeux
du gouvernement. En ne nommant pas de représentants issus de
l’UDT, il entend ainsi ne pas s’immiscer dans un problème de
dissensions internes au sein de l’UDT. Selon lui, M. Abdou
est secrétaire général d’un parti politique, ce qui serait
incompatible avec l’exercice d’un mandat syndical.
33. Mme Osiris Oviedo de la Torre,
secrétaire générale adjointe de la FSM, a fourni des
éclaircissements à la demande de la commission. Elle a
confirmé la tenue du congrès de l’UGTD les 8 et 9 août 2010
à Djibouti. Elle a présenté une déclaration de la FSM datée
du 7 juin 2011 confirmant la légitimité de l’élection de MM.
Abdo Dikieh Dirieh et Hassan Ali Doualeh à la tête de
l’UGTD, pour la période 2010-2013. La FSM, représentée lors
du congrès par M. Adib Miro, secrétaire général adjoint,
atteste de la régularité de la procédure électorale et des
actes adoptés lors du congrès.
34. La commission prend note de la
déclaration de la FSM concernant la tenue du congrès de
l’UGTD et de l’élection de ses dirigeants pour la période
2010-2013. Elle note que MM. Abdo Dikieh Dirieh et Hassan
Ali Doualeh ont été respectivement élus secrétaire général
et premier secrétaire général adjoint. Elle relève néanmoins
que la protestation dont elle est saisie est co-signée par
M. Kamil Diraneh Hared, en tant que secrétaire général de
l’UGTD. Elle note que trois membres de l’UDT figurent sur la
liste des représentants de la CSI à la présente session de
la Conférence.
35. La commission exprime sa profonde
préoccupation devant l’absence de progrès sur plusieurs
points, ce qui ne permet pas de lever le doute sur la
situation du mouvement syndical djiboutien. La commission
regrette profondément l’absence d’engagement du gouvernement
vis-à-vis du respect des procédures devant la commission, et
plus généralement vis-à-vis de ses obligations en tant que
membre de l’Organisation internationale du Travail.
36. La commission déplore que le
gouvernement ne soumette pas les rapports qui lui sont
demandés (voir paragr. 7). L’absence de coopération a pour
effet de jeter le doute sur la volonté du gouvernement de
mettre un terme aux problèmes récurrents soulevés à chaque
session de la Conférence. Le doute est d’autant plus grand
au regard de l’absence de coopération du gouvernement, en
dépit d’un appel pressant, dans un cas en instance devant le
Comité de la liberté syndicale qui concerne des allégations
de violations graves de la liberté syndicale à l’encontre de
l’UDT et de ses dirigeants (cas no 2753, 359e rapport). La
commission note que dans ce cas le comité a exprimé dans les
termes les plus forts son attente de voir le gouvernement
prendre sans délai des mesures concrètes pour améliorer la
situation.
37. Les auditions du gouvernement par la
commission ne permettent pas non plus de lever les
incertitudes qui pèsent notamment sur la situation de l’UDT.
Le fait que l’UDT n’ait pu tenir son congrès, pour des
raisons qui demeurent obscures, ne saurait préjuger de sa
légitimité en tant qu’organisation syndicale. De même, le
fait que M. Abdou soit dirigeant d’un parti politique ne
l’empêche pas a priori d’exercer un mandat syndical (Compte
rendu provisoire no 17, 2001). La commission rappelle qu’il
ressort des éléments d’information à sa disposition,
notamment des recommandations des organes de contrôle de
l’OIT depuis une décennie, des rapports des missions de
contacts directs qui se sont rendues à Djibouti, et d’autres
sources concordantes, que l’existence de l’UDT, dirigée par
M. Abdou, dans le mouvement syndical de Djibouti, est une
réalité (voir Compte rendu provisoire no 4C, 2009).
38. La commission considère, une fois de
plus, que la protestation soulève des questions qui vont
au-delà de celles qui concernent exclusivement la
désignation de la délégation des travailleurs à la
Conférence et, partant, qui échappent au mandat de la
commission. La commission attire l’attention des
organisations protestataires sur l’intérêt qui est le leur
de présenter des allégations précises, étayées de documents
pertinents, en lien avec la compétence de la Commission de
vérification des pouvoirs.
39. Prenant note des élections qui se
sont tenues au sein de l’UGTD, la commission veut croire que
les mesures nécessaires seront prises pour clarifier
rapidement l’ensemble du paysage syndical à Djibouti. La
commission exhorte le gouvernement à prendre les mesures qui
s’imposent pour que l’UDT puisse tenir son congrès, en toute
indépendance. Elle veut croire qu’un tel congrès permettra
aux travailleurs de désigner leurs représentants en toute
liberté, sans intervention des autorités publiques, que ce
soit dans la détermination des conditions d’éligibilité des
dirigeants ou dans le déroulement des élections elles-mêmes.
40. Dans un cadre qui respecte
pleinement la capacité d’agir des organisations de
travailleurs, le gouvernement sera ainsi en mesure de
déterminer avec ces dernières des critères objectifs et
transparents aux fins de la désignation des représentants
des travailleurs à la Conférence internationale du Travail
(cf. cas no 2450, 359e rapport du Comité de la liberté
syndicale). Se référant aux recommandations du comité dans
ce cas, la commission prie le gouvernement d’accepter une
mission tripartite.
41. A la lumière de ce qui précède, la
commission considère que la situation justifie de renouveler
le suivi décidé par la Conférence à sa dernière session,
c’est-à-dire un suivi renforcé. En vertu des dispositions
des articles 26quater et 26bis, paragraphe 7, du Règlement
de la Conférence, la commission propose à l’unanimité à la
Conférence de demander au gouvernement de Djibouti de:
a) soumettre au Directeur général du
Bureau international du Travail, d’ici à la fin de l’année
2011, un rapport détaillé sur les progrès accomplis à
Djibouti en ce qui concerne l’établissement de critères
permettant la représentation indépendante des travailleurs
du pays et les actions entreprises de manière concrète pour
parvenir à un règlement définitif du problème; et
b) soumettre à la prochaine session de
la Conférence, en même temps qu’il déposera les pouvoirs de
la délégation de Djibouti, un rapport détaillé étayé de
documents pertinents sur la procédure suivie pour désigner
le délégué et les conseillers techniques des travailleurs,
en précisant les organisations qui ont été consultées à ce
sujet et selon quels critères, le pourcentage de la
main-d’œuvre que les organisations consultées représentent,
la date et le lieu de ces consultations, et le nom des
personnes désignées par les organisations au cours des
consultations ainsi que la fonction qu’elles exercent dans
ces organisations.